Afrique : les Batéké

Les Téké (ou "batéké", "ba" signifiant le pluriel) vivent dans le bassin du fleuve Congo (renommé Zaïre), dans les pays actuels du Gabon, du Congo démocratique et de la République du Congo. Le français Pierre Savorgnan de Brazza les rencontre, en 1879, lors d'une mission géographique vers l'intérieur des terres, au même moment où l'anglais Henry Morton Stanley explore l'Est du continent. En 1880, il effectue un second voyage et signe avec le Makoko ("roi") Iloo un accord de coopération.  Il ne s'agit pas officiellement de prendre possession d'une colonie, mais le traité de Berlin signé entre les grandes puissances, en 1885, ne fait rien d'autre que de définir des zones d'influence où les pays européens pourront s'établir, sans se chercher querelle (comme les Portugais et les Espagnols en Amérique). La France reçoit la rive droite du Congo, et la Belgique la rive gauche : d'un côté, on fonde Brazzaville (en l'honneur de l'explorateur) et de l'autre Léopoldville (en l'honneur du roi des Belges).

Les Téké ne sont pas matérialistes. Le spirituel prime et régit les événements de la vie. Le guérisseur (nga), à la fois féticheur et chamane, utilise des figurines activées par une matière sacrée (mélange d'excréments, de sang d'animal et d'argile de tombeau). Les statues, en bois, de 10 à 50 cm de hauteur, sont souvent des hommes aux genoux fléchis, bouche béante, portant une barbe trapézoïdale et des yeux blancs, signe de l'extra lucidité, faits de boutons de chemise. Leur coiffure est une crête et leur front est souvent déformé par un bandeau serré. Certaines portent un sexe proéminent. Des femmes aux larges bassins sont invoquées pour la fertilité.

Les statues ont été découvertes à la fin du siècle dernier. Il semble que leur fabrication se soit accélérée au contact des Occidentaux qui ont perturbé l'équilibre de la nature et des forces occultes. Les missionnaires en ont récolté pour soustraire les indigènes aux croyances ancestrales. On en retrouve dans les musées de Suède et de Genève.
Les arts sont également réglés par la tradition. Le feu est la mère des arts, de la métallurgie (il fond le métal), du tissage (il sèche les fibres) et de la céramique (il durcit l'argile). La tradition attribue l'apport du feu par les Pygmées. Les forgerons sont des hommes puissants, proches des guérisseurs. Ils fabriquent les instruments du pouvoir, haches, couteaux, chasse-mouches, torques et bracelets, ainsi que les objets utilitaires tels les bêches pour travailler le sol (encore un geste sacré), ou les pipes pour fumer. Le cuivre est exploité sur place. Les Occidentaux introduisent le laiton.

L'extraction de l'argile est réglementée par le chamane, afin de ne pas "blesser" la terre. Mais la céramique est un travail de femme, à l'exception des femmes enceintes.
En revanche, le tissage est réservé aux hommes âgés, car les croyances affirment qu'il rend stérile.

La danse est rythmée par la musique : sanzas (instruments à lamelles métalliques), cloches au battant en bois, pluriarc (chaque corde est tendue par un arc, que la joueur tient devant lui), trompes, tambours. Les danseurs kidoumous portent des masques plats et ronds comme le soleil. Les motifs se répètent par symétrie sur l'axe horizontal des yeux et sur l'axe vertical du nez. Des cercles amplifient la rondeur des yeux. Les couleurs sont en demi-teinte, rose et rouge, ou marron et gris. On fait du bleu avec la lessive des Européens. Le noir est la couleur de la communauté. Dans le même style, des planches décorées de motifs symétriques servaient à protéger le lit des femmes "nkita" (possédées). Yeux ébahis et serpents repoussent les mauvais esprits.

Pierre-Yves Landouer, 1998, Musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie