Alechinsky

Le peintre Alechinsky est né à Bruxelles en 1927.

Il est gaucher, ce que l'éducation de l'époque tente de "corriger". Il se met donc à écrire de la main droite, mais dès qu'il sort de ce cadre rigide, la main gauche reprend l'initiative : il dessine et peint de la main gauche. Toute sa vie et toute son œuvre seront le reflet de cette contrariété. Les monstres qu'il dessine en 1948 sont l'image effrayante de cette contrariété. En 1946, du Buffet a fondé le mouvement dit de l'Art brut, qui se veut libéré des contraintes de style et de thème. Sa pensée et son inspiration vagabondent librement, comme font les enfants ou les fous. Miró y adhère, avec ses dessins hors de l'espace et du temps, qui flottent dans l'abîme onirique. Alechinsky, même si officiellement, il ne rejoint pas ce mouvement, s'inscrit dans la même lignée. Comme Alice, qui refuse de grandir, et s'invente son petit monde à elle, Alechinsky passe de l'autre côté du miroir, du côté des enfants. Il franchit aisément la ligne qui sépare l'abstrait du figuratif et se joue de ces définitions trop rigides.
Ses tableaux donnent une impression de chaos, direz-vous. L'œil suit des lignes interminables, s'arrête sur les "yeux" de la Montagne regardant, et repart en cercle ou en spirale, sans halte et sans fin. On touche la seconde caractéristique de son œuvre : la mobilité.
En 1949, Alechinsky rejoint le mouvement COBRA, qui réunit les artistes de COpenhague, BRuxelles et Amsterdam, pour mieux s'affirmer face à l'hégémonie de Paris. A Paris justement, André Breton et les "surréalistes" suggèrent la peinture dite "automatique", c'est à dire libérée de la pensée. Le subconscient dicte la main de l'artiste. On n'est pas loin des théories sur la peinture enfantine, onirique ou de la folie, qui inspire Alechinsky. Sans vraiment adhérer à ce mouvement, Alechinsky pratique une méthode similaire : il peint debout, sur une toile étalée à l'horizontale. Il ne peut pas prendre de recul pour corriger, à la réflexion, son œuvre : c'est une façon de peindre "automatiquement".
alechinskyLa calligraphie qu'il découvre au Japon, lors d'un voyage en 1955, est bien adaptée à cette technique : les courbes "à main levée" serpentent, comme le cobra, en sinuosités libres de toute signification. La calligraphie est prisonnière des signes et des mots significatifs. Alechinsky la libère de ce carcan.
Il utilise également l'encre de Chine pour faire des petits tableaux, tout autour du sujet principal. Ce qu'il appelle "remarques marginales" sont des petites scènes de monstres, ou de signes ancestraux, qui se lisent dans le désordre, contrairement aux bandes dessinées ou à la prédelle (tableau religieux qui plaçait au centre le personnage saint, et, à la périphérie, des scènes de sa vie) dont ils semblent s'inspirer.
A partir de 1965, Alechinsky abandonne la peinture à l'huile, pour l'acrylique, qui offre des couleurs plus vives. En cela, il hérite des Expressionnistes. Ses Gilles de carnaval sont d'une fraîcheur orangée saisissante. Central Park, tel qu'il l'aperçoit de sa fenêtre, est un fonds vert cru barrer par un chemin rouge carmin. Il voit Le volcan aztèque dans les mêmes vert et rouge complémentaires, et sans nuance.
Le cadre de remarques marginales est d'abord en noir et blanc, à l'encre de Chine, puis coloré mais, cette fois, totalement abstrait, comme les lignes sinueuses de ses débuts.

Pierre-Yves Landouer, octobre 1998, au Jeu de Paume