Amiens

La ville a été créée par les Romains, dans la vallée de la Somme, car elle se situe sur le chemin de l'Angleterre. De ce fait, la ville a connu bien des vicissitudes tout au long de son histoire (Jules César y débarque avec ses troupes en 55 avant J.C., Henri IV y séjourna, Louis XIII également), jusqu'aux dernières guerres du XXe siècle.
Son nom vient du peuple autochtone : les Ambiens. Mais pour les Romains, elle fut Samarobriva, "le franchissent de la Somme".
Aujourd'hui, Amiens est très étendue, autant que Lyon, mais moins peuplée, 136.000 habitants, et 170.000 habitants avec sa couronne. L'activité actuelle tourne autour de l'automobile (Valéo, pneus) et la chimie (4.000 personnes travaillent à Unilever).

Les Hortillonnages :
Ce sont 30 ha de marécages traversés par 55 km de "rieux", canaux de 1,5 m de profondeur, reliés à la Somme. Le courant renouvelle l'eau des canaux et y dépose de la tourbe qu'il faut régulièrement curer. L'entretien relève des propriétaires privés, regroupés en association qui les aide à trouver des subventions : il faut non seulement curer les canaux pour éviter l'envasement, mais aussi renforcer les berges (pieux battus, bardeaux, et câbles de ceinture). Le site est exploité depuis le XIIIe siècle et son nom vient du latin hortus, "jardin" (qu'on trouve dans "horticulture"). Quelques parcelles sont encore exploitées : la terre, de tourbe, est très noire et riche. Elle permet jusqu'à trois récoltes de légumes dans l'année. Autrefois, les hortillonneurs amenaient trois fois par semaine leur récolte au marché, par voie d'eau. Aujourd'hui, ce marché se tient le samedi matin.
La balade sur les eaux limpides des rieux dure 45 minutes. Elle respecte le calme quasi religieux du lieu. Point de rame comme à Venise, ni de perche comme au Marais poitevin, mais, ici, une locomotion électrique, sans bruit ni odeur : le modernisme. Les bateliers trônent sur des tabourets au dessus de leurs ouailles, et barrent fièrement une embarcation traditionnelle revisitée pour la cause : elle est inversée, l'avant qui est normalement relevé pour accoster sur la berge, est maintenant à l'arrière, afin de laisser la vue dégagée sur l'avant. On effectue une boucle en longeant d'abord un chemin de halage, avec en fond, d'horribles immeubles des années 50, de 5-6 étages. L'urbanisation a failli engloutir les hortillonnages, qui ont dû leur survie à quelques résistants. Les berges portent de hauts arbres qui apprécient les milieux humides, saules de tous types (pleureur, marsault, commun, argenté), peupliers, aulnes. Dans les parcelles, des érables atteignent 15 m.
Les oiseaux se multiplient : soit parce qu'ils vivent sur l'eau (foulques, poules d'eau), soit parce que la mer n'est pas loin (mouettes), soit parce qu'ils aiment les arbres (pinsons, pouillots, bergeronnettes).
La visite se poursuit à travers la ville : il y a, pour des raisons historiques, trois quartiers : Saint-Leu, au bord de l'eau, le quartier de la cathédrale et le quartier canonial, en hauteur, et la ville bourgeoise, qui a obtenu le privilège de l'autonomie en 1117. Chacun possède un monument remarquable : Saint-Leu possède son église du même patronyme, la cathédrale de 1220 domine le second quartier, tandis que le beffroi symbolise la liberté de la commune (le beffroi a été construit à l'emplacement du château seigneurial).

Le quartier Saint-Leu
était celui des artisans qui exploitaient la force de l'eau. Des moulins actionnaient meules à blé, scies à bois et marteaux de forgerons. Les quais portent la marque du passé : quai de Samarobriva en souvenir de la cité romaine, quai Parmentier (l'inventeur de la pomme de terre originaire de Mont-Didier, à 30 km d'Amiens), quai des cornues sans tête, en souvenir des femmes de la noblesse, qui se rendaient aux bordels en se cachant sous un voile. Car les bords de l'eau étaient le lieu des plaisirs d'où vient le mot "bordel".
Parmi les hommes célèbres d'Amiens, il faut citer Jules Verne qui y fit connaissance avec sa femme. Il vécut 18 ans à Amiens et y écrivit plusieurs de ses voyages fantastiques.
L'église Saint-Leu est du gothique tardif (1480). Sa nef est en forme de halle (trois nefs accolées, de même hauteur). Sa charpente est apparente, en bois.
Leu était l'archevêque de Sens au VIIe siècle. Il tomba en disgrâce du roi et fut exilé à Abbeville où il évangélisa à tour de bras. Il retrouva la faveur royale et fut réhabilité comme archevêque de Sens.
A proximité, une grande statue de pierre honore la marionnette amiénoise, Lafleur, vêtu de sa redingote. Sa devise en dit long sur son mode de vie : "Bi bouare, bi manger, ri fouaire". Contrairement à la marionnette lyonnaise, animée par les mains du montreur, Lafleur était manipulé par des fils, comme en Birmanie.
Aujourd'hui, le quartier Saint-Leu rénové accueille de nombreux cafés et restaurants au bord de l'eau. Les maisons picardes typiques ont été réhabilitées : elles comprennent au rez-de-chaussée la porte et une fenêtre, qui servait au Moyen Âge d'étal, une fenêtre à l'étage (rarement deux à cause des impôts qui étaient calculés par fenêtre), et une lucarne au grenier.
Avant de monter au quartier de la cathédrale, on traverse la Place du Don puis le canal du Hoquet :
- le don évoque les dons des fidèles pour construire la cathédrale. L'évêque reçut l'appui financier des bourgeois, du roi et du peuple qui faisait des offrandes. Dès que les sous manquaient, le clergé organisait des processions de reliques saintes, notamment celles d'un certain Firmin. On verra plus loin quelles reliques ont fait la fortune de l'évêché. Quant aux bourgeois, ils faisaient fortune avec le drap de lin, la teinture bleue de la guède ou pastel (plante crucifère tinctoriale aux effets bleutés) et le vin qui devait être une vraie piquette (le phylloxéra et l'absence d'entretien durant les dernières guerres en eurent raison). La mode du bleu pastel fut précisément attachée au culte de la Vierge qui se raviva après les croisades du XIIIe siècle.
- le hoquet évoque une habitude peu ragoûtante : en traversant le canal qui sépare la ville haute de la ville basse, on remarquait des latrines en excroissance derrière les maisons. Les déjections tombaient directement dans le canal, d'où son odeur pestilentielle, et ... le hoquet. Note guide préfère la version selon laquelle, le visiteur découvrait le chevet de la cathédrale, une fois arrivé au sommet de l'escalier, et que, devant un tel spectacle, il avait le hoquet.
En poursuivant vers le Nord on atteindrait l'emplacement de la porte Montrécu, où il ne fallait pas montrer son postérieur, tout de même, mais sa capacité financière (en écus) à vivre en ville sans mendier.
Franchissons donc le canal qui, aujourd'hui, ne devrait plus donner le hoquet, et, dans la foulée passons sous l'enceinte de Philippe-Auguste. Elle a été considérablement agrandie à la fin du XIIe siècle, rendant possible la construction de l'immense cathédrale. 

On découvre le chevet de la cathédrale Notre-Dame d'Amiens .... suite  

A l'Ouest, le beffroi a été construit à l'emplacement du château féodal, pour bien signifier le changement de régime. Le bloc du bas est d'époque, l'ajout du dôme est du XVIIIe siècle. Au sommet un guetteur se relayait jour et nuit. Il disposait de quatre cloches : une pour battre les demi-heures, jour et nuit (la nuit, cela évitait qu'il ne s'endorme), une seconde pour frapper l'heure du marché, une autre pour appeler les échevins en réunion. La cloche qu'on espérait ne pas entendre annonçait les incendies ou les menaces extérieures. En cas d'incendie la population pouvait être réquisitionnée, à commencer par ... les filles de joie. Ce fut le cas en 1528, quand la flèche de la cathédrale s'embrasa. On se passait des seaux d'eau puisés dans la Somme, mais on n’éteignit pas le brasier. On évita seulement que le feu se propage au reste de l'édifice.

L'autre tour, à l'Est, est la Tour Auguste Perret : l'architecte à qui on doit la reconstruction de Le Havre et la construction du théâtre des Champs-Elysées, avait, dans les années 50,  les plans d'une tour qu'il proposa à plusieurs villes. Amiens accepta le projet. Avec ses 33 étages culminant à 103 m elle fut la plus haute d'Europe jusqu'en 1958. Mais le bâtiment fut boudé et resta inoccupé jusque vers 1955, quand un promoteur le remit en état pour des bureaux : depuis la population s'est habituée à cette tour. Elle comprend un premier cube d'une vingtaine d'étages, et deux blocs en retrait moins hauts, tournés d'un huitième de tour.  

Pierre-Yves Landouer, 2000