Cartographie 2

Les Romains conquièrent les terres :

Ils établissent des cartes "routières" de l'Empire, mais pas de carte "marine".

Les arabes poursuivent les travaux des Grecs :

Grands navigateurs et grands voyageurs (pour le commerce), ils mettent au point un instrument précis pour relever les étoiles : l'astrolabe. Il est constitué d'un plateau fixe sur lequel pivote un plateau mobile gradué (rete). Le relèvement d'une constellation, à une heure donnée, permet de situer la latitude, mais à une longitude donnée. A l'origine, l'astrolabe était un instrument pédagogique, pour montrer la situation des étoiles. Il a été utilisé ensuite pour établir les horoscopes. La boussole permet enfin de s'orienter ([4]), de jour. Les cartes font leur apparition. Ce sont autant des instructions nautiques, à l'attention des pilotes (d'où leur nom de portulan), que des représentations scientifiques des littoraux : les pointes et caps ont exagérés, car ce sont eux qui intéressent les pilotes. La première carte marine connue remonte à 1290. On l'appelle "carte pisane", parce qu'elle est conservée à Pise. Elle servit à guider les Croisés.

Le Moyen Âge plonge l'Europe dans l'obscurantisme :

La conception de la terre se limite au monde connu : le moine Cosmas d'Alexandrie, ancien marchand, a parcouru le Golfe persique et l'Océan indien. Il devient le plus savant géographe mais il est convaincu que la terre est plate et oblongue. Pourtant la théorie de la terre ronde survit (père dominicain, Vincent, à Beauvais, en 1250, et, plus tard, cardinal Pierre d'Ailly, 1410).

La cartographie régresse. Elle est dominée par l'image de Dieu. La carte devient plus un instrument de propagande religieuse, aux mains des moines, que de savoir, aux mains des scientifiques. Les monastères recopient les cartes en n'innovant que dans le domaine de la calligraphie et du dessin. La carte est un peu encyclopédique, car on hésite pas à la doter de commentaires sur les "peuplades", commentaires pas très rigoureux, puisque basés sur des hypothèses voire des fantaisies d'auteur. La Terre est avant tout celle de Dieu et de ses créatures, Adam et Eve, et les Rois issus de Noé (Shen en Asie, Cham en Afrique et Japhet en Europe). Le monde habité et connu (l'œkumène) se répartit entre les des descendants des Rois, l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Les mappemondes (du latin mappæ mundi, "carte du monde"), orientées vers l'Est, disposent les continents en forme de "T" (par analogie à la croix chrétienne) au centre du cercle azuré des océans :

carte

mappemonde schématique en "T"

de Gossuin de Metz (XIIIe siècle)

La forme du monde s'étire parfois en ovale ("chlamyde"). Les cartes plus élaborées dessinent les contours de la Méditerranée, les ports, les fleuves, et les îles en doré (Sicile, Sardaigne, Corse, Crète, Chypre, Rhodes et l'Eubée assimilée à une île). Cette précision accordée au milieu maritime préfigure l'évolution de la carte portulan, instrument de navigation. La terre est mal représentée : les montagnes sont synthétisées (l'Atlas est en forme de patte d'oie, les monts de Bohême en U). Les territoires sont attribués à des rois (roi de France, roi d'Espagne, le "grand Turc"), et l'Ethiopie à un légendaire Prêtre Jean.

Le centre de la carte relève d'une volonté médiatique :

            - le frère (Fra) Maura centre sa carte sur le pôle Nord, en 1459.

            - une carte allemande de 1475 place la Terre sainte au centre ([5]).

mais la Chine déjà fascine :

Marco Polo, né en voyage (en 1254) d'un père négociant, entreprend, à l'âge de 17 ans, un long périple exploratoire vers la Chine (qu'il atteint en 1275). Après son retour en 1291 (après 20 ans), il sera enrôlé par Venise, et fait prisonnier par le vainqueur. De sa prison, il dicte son récit fabuleux de voyage, à un "reporteur" qui rédige en français.

En 1291, deux marchands italiens, les frères Vivaldi, arment deux navires pour tenter de contourner le continent africain. Ils disparurent corps et biens.

La Renaissance de la cartographie en Europe :

Il faut attendre le XVe siècle, pour qu'un vent de rigueur scientifique vienne balayer les superstitions religieuses. Le courant humaniste souffle sur l'Europe, entraîné par (ou entraînant) la création des universités laïques. Le savoir, jusque là détenu par les moines (et jalousement gardé dans leurs librairies) commence à se répandre, sous l'impulsion des princes et des rois. Le commerce rapproche les peuples, et notamment les arabes, qui ont continué de faire évoluer la science des Aristote et des Eratosthène. On retrouve l'Almageste de Ptolémée. Mais surtout, la diffusion du savoir, et en particulier des cartes, est favorisée par les progrès des techniques de reproduction, gravure ([6]) et imprimerie (Johann Gensfleisch, dit Gutenberg imprime la Bible, à Mayence, en Allemagne, en 1454)([7]), et par les progrès sur les supports de reproduction (le papier, en fibre végétale, inventé en Chine, remplace progressivement le parchemin, ou le vélin, en peau de veau) :

- Lienhart Holle imprime une cosmographie à Ulm, en 1468 (exemplaire à New-York), avec un texte traduit de l'arabe par Jacopo d'Angello et des illustrations de Dom Nicolaus Germanus (matrices en bois). La couleur est appliquée à la main (technique de l'enluminure). L'essai de gravure à trois couleurs de Martin Waldeseemüller, géographe de Saint-Dié (né vers 1475 à Fribourg-en-Brisgau), en 1513, n'est guère satisfaisant (bavures et décalages).

- Regiomontanus publie l'Almageste en 1496, en Allemagne (exemplaire à Londres). 1000 étoiles et 48 constellations sont décrites. L'atlas de Farnèse les positionne sur un globe de verre, avec la Terre au centre. Un mécanisme d'horlogerie fait tourner le ciel par rapport à la Terre.

- le Livre des Merveilles, de Marco Polo, est également imprimé.

- longtemps encore, Ptolémée marquera les esprits : mathématicien et astronome, Pierre Apian (1495-1552) s'installe à Ingolstadt en Bavière, en 1526, avec son frère. Il crée une imprimerie et édite la Géographie de Ptolémée. Il y adjoint toutefois une étude des instruments d'arpenteur (notamment le cercle qui permet de mesurer l'angle entre deux points visés à l'horizon).

La cartographie ne cesse de s'améliorer, à la demande des négociants, eux-mêmes en contacts avec les marchands arabes et juifs : la carte portulan définit les ports, les escales, les abris, les vents et les récifs. Utilitaire, la carte est également objet de connaissance convoitée par les puissants : ainsi, Charles V acquiert l'atlas catalan de 1375 (dérivé du portulan de 1339).

Entre scientifiques et voyageurs l'interaction est permanente. Les voyageurs ont besoin de cartes aussi précises que possible et les demandent aux scientifiques. A leur retour, ils ramènent des informations et des relevés sur des territoires jusque là inexplorés. Les navigateurs, eux, ont besoin des étoiles pour se situer dans l'espace et, en retour, ils relèvent les littoraux touchés. Au XIVe siècle, l'astrolabe apporte son aide déterminante aux navigateurs européens, par exemple pour calculer la latitude : il suffit de mesurer la hauteur du soleil au zénith.

Mais les cartes véhiculent une erreur systématique, sans laquelle Christophe Colomb n'aurait pas entrepris son grand voyage : la longitude est fausse. La différence de longitude entre deux points, A et B, est égale à l'écart de temps de passage du soleil au zénith (c'est aussi le décalage horaire). Il faut donc connaître l'heure exacte en A et guetter le passage du soleil au zénith en B. Une autre solution plus simple consiste à noter l'heure locale d'un phénomène visible sur toute la terre, par exemple une éclipse (soleil ou lune). La longitude ne sera déterminée avec précision qu'au XVIIIe siècle (grâce aux progrès du chronomètre de John Harrison, 1735). Aussi, les cartographes ont tendance à étirer les continents connus sur le globe, réduisant la distance entre l'Asie et l'Europe à 1000-1500 lieux. Christophe Colomb croit avoir parcouru 7h1/4 de longitude alors qu'il n'a franchi que 4h3/4 (erreur de 2h1/2).

L'ère des découvertes :

Les Turcs montrent la voie aux Européens : en maîtrisant la Méditerranée orientale, et en prenant Constantinople en 1453, ils ferment aux Vénitiens et aux Génois la route des épices et de l'or, via le Moyen-Orient.

D'Orient sont importés :

     - les épices, qui relèvent le goût des viandes coriaces, difficiles à conserver et insipides, et aident à les digérer (poivre, baie provenant de la côte Malabar, au Sud-Ouest de l'Inde ; clou de girofle, bouton de la fleur du giroflier cultivé aux Moluques ; gingembre, rhizome poussant en Inde -son nom vient du sanscrit cringavera-). Les épices se vendent 50 à 100 fois leur valeur d'origine, à cause des multiples intermédiaires. Par exemple, 500 g de muscade valent 3 moutons ou une vache.

     - le sucre de canne cultivée en Inde et Indochine ([8]) ;

     - la cannelle ([9]) de Ceylan qui sert à aromatiser les sauces (elle entre dans la composition de la sauce chinoise aux "cinq parfums", avec l'anis, le fagara, la girofle et le fenouil) ou à parfumer l'hypocras, vin blanc sucré en vogue depuis le XIIIe siècle ;

     - l'encens ([10]) pour les cérémonies religieuses (déjà utilisé par les Egyptiens) ;

     - les drogues utilisées pour lutter contre la maladie et les épidémies (à nouveau le clou de girofle, et le cannabis, qui n'est autre que le chanvre avec le quel on fait des cordages en Europe) ;

     - le camphre, pour effacer les mauvaises odeurs.

C'est la chance que saisit l'Espagne et principalement la Catalogne (relayée par le Portugal), pour rechercher une route directe vers l'Asie, en contournant le continent africain :

     - dès 1339, les îles Canaries ont été atteintes (on les assimile aux "îles Fortunées" décrites par les Romains). C'est une découverte des Catalans.

     - les Portugais prennent le relais et occupent les Canaries, en 1420.

     - en 1434, le cap Bojador ([11]) est franchi (Gil Eanes). Il est situé à 10 jours de mer du Portugal. Il a fallu vaincre la peur des "courants irrésistibles" et des températures infernales censées régner à l'Equateur. L'exploration progresse au rythme de 480 km/an (60 000 km de côtes en 124 ans).

     - en 1444, le Portugais Ayres Tanoco réchappe d'une expédition en Guinée dont presque tout l'équipage est tué et dévoré. Incapable de rentrer à Lisbonne en suivant la côte d'Afrique, contre vents et courants, les survivants tirent au large. Ils découvrent les alizés qui les portent vers l'Europe, et inventent la volta de mar largo, autrement dit l'assurance du retour. Jusque là, les marins n'osent pas s'aventurer plein ouest, parce qu'ils craignent de ne pas trouver le vent favorable au retour ! 

     - en 1488, une fois le Cap bien nommé de Bonne Espérance franchi, c'est encore la peur, des Arabes cette fois, qui interrompt l'expédition de Bartolomeu Diaz.

Les cartes marines sont mises à jour pour faciliter la navigation côtière le long de l'Afrique :

- en 1490, Henricus Marcellus recueille les informations de Bartholomé Diaz, à son retour de voyage et établit la première carte de l'Afrique.

- au XVe siècle, l'Italie reste au coeur de la cartographie, avec les graveurs Rosselli, vers 1508, et Battista Agnese (né à Gênes, actif à Venise de 1536 à 1565).

Jusque là, on ne s'éloigne pas des côtes :

- en 1492, Christophe Colomb fait le grand voyage. Il profite des alizés pour se laisser porter vers "Cipango" (le japon) et la Chine ou "Cathay" ([12]). Sans le savoir, il inaugure ainsi l'exploration d'un continent nouveau, qui ramènera en Europe des richesses incroyables. L'Amérique est baptisée en 1507, par le mathématicien de la cour de Lorraine,  plus connu comme "cosmographe" (cartographe) de Saint-Dié, Martin Waldseemüller. Ignorant l'existence de Christophe Colomb, Waldeseemüller propose d'honorer l'inventeur et non le découvreur. En effet, Amerigo Vespucci est le premier à concevoir l'existence du continent (en l'occurrence sud-américain), qu'il nomme "Monde Nouveau" dans ses carnets de voyage, en 1503, alors que Christophe Colomb imaginera toujours avoir touché l'Asie. Vespucci, né à Florence, est arrivé à Séville en 1492, à 41 ans.

- en 1498, Vasco de Gama contourne l'Afrique et atteint l'Inde, à Calicut, centre du commerce des épices au Malabar. Il navigue 93 jours sans voir la terre, car il fait une grande boucle pour éviter les accalmies de l'Equateur (C. Colomb a passé "seulement" 36 jours en pleine mer, ce qui était un record fantastique pour l'époque ; Magellan traversera le Pacifique en 113 jours). Ce très long voyage a une conséquence tout à fait inattendue : la découverte d'une nouvelle maladie, le scorbut, dû à l'alimentation de conserves, et à l'insuffisance de vitamines (qu'on ne trouve que dans des produits frais ([13]). Les marins perdent leurs dents et meurent rapidement.

 


[4] -      "orienter" signifie "se situer par rapport à l'Orient", car les premières cartes sont dessinées avec l'Orient en haut (face au soleil levant ou, pour les Européens, en direction des lieux saints, aussi bien chrétiens que musulmans). En 1739, le plan de Paris établi sous M. Turgot est le dernier être ainsi dessiné. En 1731, un plan de Paris a été dressé avec le Nord en haut.
[5] -      Jérusalem est au centre de l'expansion chrétienne, à 4000 km (ou 10° de longitude) de l'Océan et à 4000 km de l'Inde. En 670, l'évêque franc Arculf observe à Jérusalem un pilier qui ne projette pas d'ombre. Il en déduit que la Ville sainte est au centre du Monde !

[6] -      On distingue la gravure sur bois et la gravure en taille douce :

         - dans la gravure sur bois (ou xylographie), la matrice est en bois. Elle est entaillée, pour mettre en relief tracés et caractères, mais le trait est imprécis. Elle est apparue en Europe vers 1350. Avant, on recopiait à la main.

         - dans la seconde, on entaille, au burin, une plaque de cuivre, et, à l'aide d'une presse plus puissante que dans le cas précédent, on écrase fortement le papier pour l'incruster dans les sillons de la plaque. Cette technique est inventée en 1446. Elle est surtout utilisée en Italie (Mantoue notamment). La technique de l'"eau forte" en dérive : le sillon est creusé non plus mécaniquement, mais chimiquement, par attaque à l'acide. Le graveur dessine sur une plaque protégée par un vernis. L'incision arrache le vernis et laisse agir l'acide.

[7] -      L'imprimerie est née en Chine dès le Xe siècle, avec des matrices en bois. A la même époque, la papier (à base de pâte de bois) est inventé. Le mot "papier" dérive de "papyrus", premier support d'écriture dans l'Antiquité ; en grec, "papyrus" se dit byblos, d'où "Bible" et bibliothèque. Le papier remplacera le parchemin (peau de bêtes) et le vélin (peau de veau). Gutenberg utilise une matrice en métal, qui permet de réaliser des caractères plus fins et d'imprimer plus d'exemplaires. On compte 120 Bible sur papier et 40 sur parchemin.
[8] -      Christophe Colomb introduit la canne, en 1506, à Saint-Domingue, d'où elle passe à Cuba, au Mexique et au Brésil. Sa culture entraîne la déportation de 20 millions d'Africains de 1600 à 1850.
[9] -      Cannelle vient du latin canna, "roseau" ; Cinnamon est dérivé du nom hébreu (cité dans la Bible).
[10] -    L'encens (du latin incendere, "brûler") vient d'un arbre cultivé en Arabie, sur la Côte de Somalie et en Inde.
[11] -    Bojador signifie "renflement" en portugais.
[12] -    Cathay vient du nom d'un peuple mongol, les Kithaï, qui occupèrent la Chine.
[13] -    La cause du scorbut a été démontrée en 1907.