Cartographie 3

Les moyens de navigation :

Le navire d'exploration est la Caravelle (nom dérivé du mot arabe caravao). Elle emprunte à d'autres navires des traits caractéristiques :

- bordage à clin de type nordique, plus robuste que ceux de Méditerranée,

- gouvernail axial d'étambot, plus facile pour diriger l'embarcation que la barre franche latérale,

- voile carrée des Vikings, pour les allures portantes,

- voile latine (triangulaire), pour remonter le vent.

Les instruments sont :

- le compas, pour relever le Nord magnétique,

- le sablier en verre de Venise, pour compter le temps,

- la sonde pour mesurer les profondeurs près des côtes ([14]),

- le loch (de log, "bûche") : on lançait la bûche à l'avant du navire et on comptait le temps de défilement jusqu'à l'arrière du navire, donc sur une longueur connue, pour en déduire la vitesse d'avancée du navire (par rapport à la surface de l'eau).

Pour faire le point, on utilise :

- le bâton de Jacob ou arbalète, pour mesurer la hauteur d'une étoile au-dessus de l'horizon,

- l'astrolabe ou, à défaut, le cadran (quart de disque gradué, muni d'un fil à plomb), qui sont plus précis.

La rivalité entre les puissances ibériques :

L'Espagne commet une "erreur" : en chassant les Arabes et en prônant la conversion des Juifs d'Espagne, le reine Isabelle la Catholique laisse partir les Juifs et avec eux, leur immense connaissance cartographique (héritée des Arabes).

Les Portugais dominent l'Océan Indien, grâce à des navires plus robustes que les navires arabes. Ils établissent des comptoirs sur les sites défendables contre toute attaque terrestre, et disposant d'abri maritime, comme Zanzibar ([15]). Mais ils n'explorent pas l'intérieur des terres ; les cartes ne précisent que les littoraux et les estuaires. Vers 1520, l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud se perdent en vastes continents à la fois vers le Nord et vers le Sud, faute d'en connaître les limites réelles.

- en 1500, le Portugais Pedro Alvarez Cabral découvre, "par hasard", le Brésil ([16]). En route pour le Sud de l'Afrique, il a fait une large boucle vers l'Ouest pour éviter les accalmies équatoriales, à moins que ce ne soit pour rechercher des terres nouvelles.

- en 1513, l'Océan Pacifique (pas encore nommé ainsi) est repéré par Vasco Nunez de Balboa, après une traversée à pied de l'isthme de Panama (sous le guidage des autochtones).

Très tôt s'engage la course aux nouvelles terres. En fait se trame le partage du monde entre puissances européennes rivales.

Dès 1480, un acte de partage du monde à découvrir est scellé, sous l'égide du pape (sous prétexte d'évangélisation). Il fixe la limite par rapport à un parallèle (le 27 ème Nord). Ce qui est au Sud revient au Portugal, et c'est pourquoi le Portugal s'empare de l'Afrique.

En 1493, le partage se fait de part et d'autre d'un méridien (à 100 lieux à l'Ouest des îles du Cap-Vert). Le Portugal garde les territoires situés à l'Est de cette ligne (donc l'Afrique). Cette ligne est repoussée 270 lieux à l'Ouest, en 1494 (traité de Tordesillas). Cette limite correspond au 46 ème degré de longitude Ouest.

Un drapeau est aussitôt planté sur le lieu de la découverte, pour "marquer" le territoire (à partir de 1483, les Portugais utilisent un padrão, colonne de pierre portant leurs armes), puis reporté sur la carte, comme s'il s'agissait d'un acte notarié. Des instituts cartographiques se mettent en place auprès des cours royales, pour tenir à jour les cartes ([17]). Une chaire nommée "Arte de navigación y cosmographia" est créée, à Séville, pour former les pilotes. Son premier titulaire est Jeronimo de Chaves (1533-68). Tous ces travaux sont stratégiques, pour l'exploration et le commerce. Les cartes sont soigneusement rangées dans des placards secrets pour limiter les fuites. Mais, il arrive que de découvertes soient mal reportées par erreur (erreur de longitude) ou par volonté de la cacher (c'est le cas pour des îles, dont l'intérêt est de procurer une escale avec approvisionnement en eau et fruits sauvages). Des fuites sont organisées par des espions ou par des cartographes qui vendent leur savoir au plus offrant. Première fuite connue : en 1502. La plus célèbre est celle du Portugais Diego Ribeiro, compagnon de Vasco de Gama, qui aide l'espagnol Magellan à organiser son voyage autour du monde, en 1519. Magellan lui-même, est un navigateur portugais en disgrâce :

Magellan est chargé de localiser les Moluques (îles du clou de girofle, épice très recherchée). Le traité de Tordesillas a coupé le monde en deux demi-globes, l'un pour les Espagnols, l'autre pour les Portugais (les Portugais ont le Brésil, l'Afrique et l'Asie, les Espagnols ont les Amériques). Les Moluques échouent aux Portugais, mais personne n'en est vraiment convaincu.

coronelliAvant même le premier tour du monde (il faut attendre 1522), les cartographes ont l'idée  de représenter la terre dans sa forme exacte de sphère, plutôt qu'à plat et déformé. D'où les premiers globes terrestres, encore encombrés de textes inutiles et fallacieux. En 1506, Waldeseemüller fait un globe dit "globe vert" (même si la mer est plus bleue que verte). C'est un petit globe (Bibliothèque nationale) de 20 cm de diamètre, bien loin de l'énorme globe de 4 m de diamètre que Colbert commandera à Coronelli en 1680 pour le roi ! Le globe vert montre des bouts de l'Amérique (les îles, la Floride, et un morceau du Brésil). En 1507, un autre globe est moins audacieux, car il fusionne l'Amérique connue avec l'Asie.

A la recherche du passage sud-américain :

- en 1522, Magellan découvre le détroit qui porte son nom, et boucle la première circumnavigation. Il confirme ainsi la rotondité de la Terre. C'est lui qui baptise l'Océan "Pacifique", en raison des conditions météo favorables qu'il rencontre, par chance, en décembre. En revanche, il n'est pas certain d'avoir touché le bas de l'Amérique (le cap Horn sera découvert plus tard)([18]). Quant aux Moluques, il les attribue à tort à l'Espagne et les Portugais les achèteront en 1529 !

A la recherche du Passage Nord de l'Amérique : la France et l'Angleterre dans la course.

Espagnols et Portugais empêchent les flottes étrangères d'emprunter le cap de Bonne Espérance et le détroit de Magellan. Aussi les autres puissances maritimes s'efforcent de trouver d'autres routes : par le Nord de l'Amérique et par le Nord de l'Europe.

En 1497, un Italien, Jean Cabot, entre au service des marchands de Bristol et part à la recherche d'un passage vers l'Asie. Il touche Terre-Neuve et le Labrador ([19]).

A défaut d'or, on découvre la morue, qui sera exploitée largement pour nourrir l'Europe (qui, dans ses contrées catholiques, fait maigre 153 jours par an !), en pleine expansion démographique, soutenue par la croissance économique liée, elle, aux découvertes et à la colonisation (de 1503 à 1660, 300 t d'or et 25 000 t d'argent sont ramenés en Europe en 18 000 voyages de galions espagnols principalement).

La France s'intéresse tardivement au Nouveau Monde. Elle est en guerre contre l'Espagne de 1521 à 1559 : les pirates en profitent pour attaquer les navires espagnols et piller instruments et cartes de navigation.

Les ports actifs sont :

Dieppe, Le Havre (fondé par François Ier), Rouen (3 ème ville de France après Paris et Lyon), Honfleur, Brest, Hennebont, Nantes, La Rochelle et Bayonne. Les cartographes sont des navigateurs ou "mariniers", des pilotes (comme Pierre de Vaulx, au Havre, qui signe un atlas de l'Atlantique nord en 1613), à l'exception du prêtre P. Descelliers, qui est chargé, à Dieppe, de la formation des pilotes, au sein de l'Ecole Royale d'Hydrographie.

Giovanni Verrazano, florentin d'origine, de culture scientifique, se met au service du roi François Ier. Avec l'appui de banquiers rouennais et de "soyeux" lyonnais, il entame une expédition vers la côte Est de l'Amérique, en 1524, à la recherche d'un estuaire qui déboucherait sur le Pacifique. Il meurt tragiquement, en 1528, en Floride, dévoré par des cannibales, sous les yeux de son équipage.

Jacques Cartier, de Saint-Malo, embarque comme mousse, puis matelot, et se fait remarquer par François Ier,qui le nomme pilote et capitaine de la Marine royale. Sur la trace du précédent, il ne reconnaît, en 1534, que la prolifération d'animaux à fourrure, dans les contrées du Nord de l'Amérique, et lors de son second voyage, il repère l'embouchure du Saint-Laurent qu'il remonte, et prouve que le fleuve ne rejoint pas le Pacifique.

En 1550, les armateurs rouennais organisent une grade fête indienne (avec 50 indiens Tupinamba), pour inciter le roi Henri II à établir une colonie en Amérique

Puis se sont les Anglais et les Hollandais qui reprennent les recherches : Henry Hudson monte une expédition pour le compte de marchands de Londres, puis une seconde aux frais des marchands d'Amsterdam. Il fonde la ville de Nouvelle-Amsterdam (sans grande originalité), qui sera rebaptisée par les Anglais New-York, à l'embouchure du fleuve qui porte son nom. Mais c'est pour le compte des Anglais qu'il explore la baie, actuelle baie d'Hudson. Il finit tristement (un peu comme Verrazano), abandonné par son propre équipage, avec son fils, sur un canot (1611).

La colonisation de l'Amérique du Nord :

Les espagnols ont colonisé l'Amérique du Sud et instauré le commerce triangulaire :

- première étape en Afrique, pour acheter des esclaves, contre des bibelots et de la verroterie,

- seconde étape : l'Amérique, d'où on embarque les produits des plantations (sucre, café, chocolat) et de l'or, et retour au plus tard fin août pour éviter les cyclones.

Même si on ne touche pas l'Afrique à l'aller, la route passe par les Canaries, c'est à dire très au Sud, pour profiter des alizés. La rotation complète prend 14 mois.

1585 : les Anglais s'établissent en Virginie, nommée par Sir Walter Raleigh, en l'honneur de la reine vierge Elizabeth d'Angleterre.

L'exploration des terres est souvent le fait des Jésuites à qui on doit les premières représentations es grands lacs américains.

1608 : Samuel Champlain fonde Québec, capitale de la Colonie française (qui sera abandonnée à l'Angleterre en 1763). Les Français s'adonnent au commerce de la morue et des fourrures, et explorent les grands lacs.

1698 : la France fonde une seconde colonie, la Louisiane (en l'honneur du roi Louis du moment), pour contenir l'expansion vers l'Ouest de la présence britannique. la Louisiane sera vendue par Bonaparte en 1803.




[14] -    Les hydrographes inventent les lignes de niveaux (1733) avant les topographes.
[15] -    Zanzibar signifie "pays des esclaves" en persan.
[16] -    "Brésil" vient du "bois de braise" activement recherché pour remplacer celui qu'on importe d'Inde, pour teinter les tissus en rouge de braise. D'où aussi le surnom des autochtones, ou "Peaux rouges", qui se colorent le corps en rouge.
[17] -   Le bureau de cartographie espagnol est la Casa de Contratacion, à Séville. Celui du Portugal est la Casa de Guinée, Mina e India, à Lagos.
[18] -    Il nomme la Patagonie à cause de ses habitants dont les jambes sont couvertes de peaux de bêtes, ce qui leur donne des pattes d'animaux ("pata" en portugais).

[19] -    Labrador est baptisé par un navigateur Portugais, propriétaire terrien aux Açores (lavrador = "laboureur").