Cartographie

   Astronomie et cartographie

Je reprends ici des informations que j'ai notées lors diverses expositions, l'une intitulée précisément Astronomie et cartographie que j'ai visitée le 19 octobre 1995, au British Museum, la seconde sur des ouvrages anciens qui s'est tenue à la Public Librairy de New-York (visite le 6 décembre 1995), la troisième, à Washington, à l'occasion de l'exposition Vermeer (Gallerie d'Art, 7 décembre 1995), la quatrième à la Librairie du Congrès, présentant des ouvrages de la Bibliothèque Nationale de Paris (9 décembre 1995) et la dernière, à la Bibliothèque de Madrid (2 février 1996). J'ai également lu l'ouvrage de Mireille Pastoureau, Les Voies Océanes, Les Explorateurs au Moyen-Age de Jean-Paul Roux et La Magie des Plantes de Charles Brosse.

Depuis l'origine des temps, les hommes se sont posés des questions relatives à leur environnement :

1.   Quel est le territoire qui voisine celui où je vis, et qu'y a t'il au-delà, soit des territoires, soit des mers ?

2.   Quel est cet astre qui nous chauffe et nous éclaire le jour et quels sont ces astres qui s'allument dans le ciel, la nuit tombée ?

Les premières cartes :

Pour répondre à la première question, les Babyloniens avaient parcouru à pied des distances atteignant les 1000 km et recueilli les témoignages des voyageurs, nomades ou commerçants. Ainsi, une des premières "cartes" connues représente Babylone, au centre, comme il se doit, les deux fleuves qui irriguent la Mésopotamie, le Tigre à l'Ouest et l'Euphrate à l'Est, des "villes" à l'Est des territoires déserts à l'Ouest et au delà, des "territoires inconnus" :

carte1

Cette carte est orientée le Nord en haut, ce qui nous paraît normal, actuellement, mais cela dénote une tournure d'esprit intéressante. L'observation élémentaire du soleil permet de couper la terre en deux zones, celle où le soleil "se lève" (le "levant" ou l'Est) et celle où il se "couche" (le "couchant" ou l'Ouest).

L'observation du ciel nocturne : l'astronomie

Pour répondre à la seconde question, les Assyriens ont très tôt mené des observations et scrupuleusement noté les configurations du ciel nocturne, à tel point que les astronomes actuels ont pu reconstituer ces configurations et dater de manière précise les événements rapportés par les Assyriens. Notamment, les étoiles qui se lèvent à l'horizon se succèdent régulièrement tout au long de l'année et de la même manière d'une année sur l'autre. C'est ainsi que les "constellations" ont été "inventées". Il s'agit d'associations arbitraires d'étoiles, qu'on représente par des points reliés entre eux. Les Anciens ont imaginés des formes d'animaux réels ou fantastiques, pour faciliter la représentation. Tel assemblage d'étoiles évoque un lion, d'où la constellation du Lion, tel autre configuration ressemble à un soc de charrue, et c'est "Apin" ou "Triangulum" pour les Romains, etc.. Ces représentations sont restées traditionnelles et ont été complétées par les Grecs, qui ont recours à leur mythologie (Persée, Hercule, Andromède). Mais fondamentalement, les principales constellations ont été imaginées par les Mésopotamiens.

Les Egyptiens de la période hellénistique se sont inspirés de ces connaissances, et le "Zodiaque" du temple de Denderah (au plafond du temple), réalisé en 30 av. J.C., n'est autre que la copie des "zodiaques" mésopotamiens. Il reporte la voûte céleste sur un plan (en fait, le plafond est légèrement voûté). Le ciel est circulaire, comme celui que voit l'observateur terrestre.

De l'astronomie à la chronologie :

Des étoiles on passe à la mesure du temps. Puisque les mêmes configurations se reproduisent à intervalles réguliers, il suffit de donner un nom à ces intervalles, par exemple l'année, et on la subdivise en 12 mois caractérisés par les 12 constellations significatives. Chaque "mois" est découpé en "Décans", ou périodes 10 jours chacune ([1]).

Des étoiles aux Dieux :

Le Soleil règle les jours et revêt de ce fait une importance capitale qui lui vaut, partout et depuis très longtemps, d'être adoré comme une Puissance supérieure, en un mot un "Dieu", celui qui voit tout, celui qui nous fait vivre. C'est Shamash pour les Assyriens. A ses côtés, se tient la Lune, qui prend le relais, la nuit tombée, pour nous éclairer. Comme les Egyptiens plus tard, les Assyriens supposent que le soleil passe sous leurs pieds (sous terre), la nuit, pour resurgir à l'aube à l'autre bout (à l'Ouest).

Des Dieux au Roi :

On a bien pris conscience dès les temps les plus anciens, que le ciel et les étoiles ordonnent la vie sur terre, et notamment le cycle des saisons. Régulièrement se reproduit un cycle de sécheresse, un cycle d'inondations dues aux crues des grands fleuves (Tigre, Euphrate, Nil). Ce cycle règle la vie quotidienne, qui est basée sur l'agriculture et l'élevage. Dès lors que la vie s'organise autour d'habitations voisines, c'est à dire en villages, la société s'organise aussi. Tous ne sont pas agriculteurs ou éleveurs. On a besoin de se vêtir et on fait appel au tisserand, on a besoin de se défendre des attaques d'animaux ou de tribus belliqueuses, et certains deviennent soldats, rémunérés par la collectivité (ou pas rémunéré du tout, et c'est un système d'enrôlement tournant). L'armée est sous les ordres d'un chef qui est reconnu comme chef dans la vie quotidienne. C'est, dans notre terminologie, le "Roi". Pour s'accréditer, il prétend "descendre" des divinités. Il est le représentant sur terre du Dieu. Cette notion de "Roi de droit divin" fera long feu... Le roi qui vénère un Dieu, par exemple Mazda, chez les Achéménides, impose son dieu aux peuples qu'il a vaincu, car le triomphe des Achéménides est bien la preuve que leur dieu est le plus puissant.

L'observation du ciel diurne : la météorologie :

Les phénomènes météorologiques font partie des phénomènes que l'homme ne sait pas maîtriser et guère prévoir. A part le cycle "normal" des saisons, il est des phénomènes brutaux et nuisibles pour les terres, les bêtes ou les hommes, qui ont toujours impressionné les hommes. D'où, encore, le caractère divin qu'on leur attribue :

Un sceau assyrien montre le dieu soleil, Shamash, entouré de Ninurta, la foudre, et Enk, l'eau fraîche. Ninurta tient à la main un arc et maîtrise un lion, tandis que Enk verse deux vases d'eau. Il est accompagné de son servant, Usmu, reconnaissable à ses deux faces.

Les Phéniciens se passent de carte :

Ils explorent la Méditerranée, d'Est en Ouest, par cabotage, sans jamais s'éloigner beaucoup des côtes. Ils se contentent d'instructions nautiques. la raison en est simple. Tant que la boussole n'est pas inventée, on ne sait pas orienter la carte (au Nord), de jour, sauf à prendre la direction opposée à celle du soleil à midi. Les Egyptiens s'orientent en regardant vers le Sud ; à gauche, s'étend l'Arabia (en grec), qui est synonyme d'Est et à droite la Lybia, synonyme d'Ouest. La nuit, les marins peuvent compter sur l'étoile polaire. Il faudra attendre le XIIIe siècle pour connaître la boussole (en fait, un aimant posé sur un flotteur, et pas encoure, pivotant sur un axe).

Les Grecs s'intéressent à la Terre :

L'astronomie relève autant de la science mathématique que de la philosophie.

Les philosophes considèrent que la forme parfaite est la sphère et n'ont pas de mal à se convaincre que la Terre est ronde, et ce d'autant plus qu'ils constatent qu'en se déplaçant d'une région vers une autre, on ne voit pas les mêmes étoiles.

Platon pose le problème cosmologique : trouver un système de mouvements circulaires qui rende compte des apparences célestes.

Eudoxe de Cnide ([2]) (405-355 av. J.C.) répond à ce problème en proposant un système composé de sphères homocentriques, centrées sur la terre immobile. Mais cela n'explique pas les variations de distances entre la Terre et les planètes, au long de l'année. Il invente également le cadran solaire horizontal.

Aristote, de 21 ans plus jeune qu'Eudoxe, né en Macédoine en 384 av. J.C., mort en Eubée en 322, suit les cours de Platon à l'Académie d'Athènes avant de fonder le Lycée.

Pour Aristote, l'Univers est Un, le tout est l'unité d'une diversité multiple dont l'homme fait l'expérience. L'être est lui aussi composé d'une pluralité de sens et de caractères. L'Univers bénéficie d'une organisation gérée par le "premier moteur", concept qui séduira les premiers chrétiens, qui assimileront ce "moteur" au Créateur, Dieu.

Héraclide du Pont, son disciple, poursuit ses réflexions sur le système géocentrique.

Aristote est également le précepteur d'Alexandre le Grand. Avec ce grand souverain voyageur, la cartographie et l'astronomie prennent un virage, d'abord parce qu'il "explore" des territoires lointains, ensuite parce qu'il étend la zone d'influence de la Grèce en créant des colonies "hellénisées" ou "hellénistiques". Alexandrie, fondée en 331 av. J.C., est une des ces villes nouvelles d'influence grec. Alexandre le Grand y nomme gouverneur son lieutenant, Ptolémée, fils de Lagos. En 305, Ptolémée s'institue roi (Ptolémée Ier), inaugurant la dynastie des "Lagides" (fils de Lagos). Les Lagides vont régner 300 ans (-305 à +30). Ils font d'Alexandrie la capitale de l'Egypte reconquise, capitale qui tombera aux mains des Romains sous Cléopâtre. Jusqu'au bout Cléopâtre a tenté de sauver son royaume aux prises avec des luttes intérieures puis avec les romains. Elle a épousé ses frères Ptolémée XIV et Ptolémée XV pour garder la couronne, avant de séduire le dictateur César, dont elle a un fils, Ptolémée XVI. Elle règne encore à se place, puis s'allie le général romain Antoine, nommé consul pour l'Orient, qu'elle épouse en 36. Mais Antoine est vaincu à Actium en septembre 31, par Octave, petit-neveu de César, Empereur de Rome. Faute d'avoir pu l'apitoyer, Cléopâtre se donne la mort en 30.

Le centre de recherche philosophique et scientifique se déplace d'Athènes à Alexandrie.

Eratosthène de Cyrène ([3]) rejoint l'Ecole d'Alexandrie (il meurt à Alexandrie en 175 av. J.C.). Il répond à la question : quel est le diamètre de la Terre ?

            - à Syène (actuelle Assouan), le soleil est au zénith deux jours par an (ses rayons tombent droit au fond d'un puits). C'est normal, dirions-nous maintenant, car Assouan est sur le Tropique du Cancer.

            - à Alexandrie, situé 772 km au Nord, le soleil projette l'ombre d'un poteau que l'on peut mesurer au sol, pour en déduire l'angle de ses rayons (7°, soit 1/51,43 de 360°). D'où une circonférence de 51,43*772 = 39.690 km et un diamètre de 12.633 km. On n'est pas loin des mesures plus récentes (40.010 km).

Claudius Ptolémée (100-168), nommé en raison de sa ville natale, Ptolémaïs (fondée par les Lagides) poursuit ces recherches, à Alexandrie, en se basant sur la logique et les mathématiques. Il produit ses travaux dans Almageste (nom donné par les Arabes, à qui on doit la sauvegarde de ce document). Il définit notamment :

- une méthode de projection d'une sphère sur un plan pour dessiner la terre et ses régions explorées.

- l'Equateur comme ligne horizontale (le Sud est inconnu),

- les latitudes comme lignes parallèles à l'équateur et le Tropique du Cancer comme limite septentrionale où le soleil est au zénith à l'équinoxe,

- les Canaries (actuelles ou îles Fortunées, à cette époque), comme méridien occidental,

Il dessine la première carte géographique logique. Le méridien des Canaries suit une courbe elliptique, sur le bord gauche de la carte.

Pour Ptolémée, le ciel est sphérique comme la Terre : il imagine les étoiles fixes dans le ciel. Par mesure optique, il établit la distance Terre-Lune à 120 000 km (il se trompe d'un facteur 2, car la distance est le double), la distance Terre-Soleil à 4,8 millions de km (en réalité : 93 M).

En Inde, la religion occulte les connaissances grecques : la Terre est plate. Deux déités, Rahu et Ketu, président aux éclipses. Cinq planètes, en plus du soleil et de la lune, sont identifiées : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne.

 


[1] -      Pourtant les Babyloniens utilisaient une numération de base 60, et non pas décimale (qui, elle, a été introduite par les Égyptiens).
[2] -      Ville d'Asie Mineure sur la côte Sud de la mer Egée. En 394 av. J.C., une bataille navale oppose, devant Cnide, les Perses dirigés par un Athénien exilé, Conon, aux Spartiates. La victoire de Conon lui permet de retourner à Athènes.
[3] -      Cyrène est une importante colonie grecque, fondée en 631 av. J.C., rattachée à l'Egypte des Ptolémées au 4 è siècle, et conquise par les Romains en 96 av. J.C.. Elle se situe dans l'actuelle Libye.