Deuxième partie : la construction des cathédrales

Les évêchés sont fondés vers le Ve siècle, dans les anciennes métropoles romaines. Ils héritent de leur configuration défensive : une colline ou un oppidum entouré de remparts, le castrum, proche d'une voie de communication. Ainsi, les cathédrales dominent la campagne, à Laon, à Chartres, à Autun, au Mans, à Laval, à Viviers, à Poitiers, à Limoges, et dans une moindre mesure, à Meaux, Bourges (partie haute de la ville), Vienne ou à Valence. Seconde caractéristique, la cathédrale est souvent à l'écart du bourg où se tient le marché (celui-ci a besoin de place, et préfère la plaine si la cathédrale est en hauteur). La cathédrale est en périphérie de la ville (on verra plus loin qu'il faut parfois repousser les limites de la ville pour agrandir la cathédrale), ou carrément séparée du bourg qui se développe au Moyen-Age. La cathédrale est également isolée du château seigneurial (sauf si l'évêque cumule les deux fonctions, comme les comte-évêques de Beauvais et Noyon). Chacun chez soit, le seigneur civil d'un côté et l'évêque de l'autre : à Auxerre, Autun, Sens, Metz, Troyes (ville de grande foire annuelle), Arras, Limoges (deux collines), Périgueux (deux collines), ou Tours, mais ici pour une raison historique. La cathédrale de Tours s'installe dans un monastère (celui de Saint-Martin). Il y a 800 m entre la cité et le bourg. À Sées (en Normandie), on distingue la ville-l'évêque (résidence de l'évêque), le bourg-l'Abbé et le bourg-le Comte. L'évêque est parfois très éloigné du comte : l'évêque de Langres couvre le duché de Dijon ; celui d'Elne, ancien oppidum ibère, commande la région de Perpignan. Parfois, l'évêque se trouve tellement isolé, qu'il préfère abandonner sa cité perdue pour se rapprocher de ses ouailles : à Carcassonne, Digne, Vaison, Dijon, Saint-Malo (choisi en abandonnant le diocèse d'Alet au XIIe siècle), Montpellier (où Richelieu déplace l'évêque de l'îlot volcanique et défensif, de Maguelonne, en l'an 1536). À Antibes, l'évêque s'éloigne de la côte, au profit de Grasse, en 1244, à cause des attaques des Sarrazins. Les petits diocèses ne profitent pas de l'essor économique des X-XIIe siècles, en raison de leur isolement, principalement dans le Midi (Grasse, Vence, Antibes, Elne, Riez, Viviers, ...). Ce sont 26 diocèses des 145 existant en 1789 qui se situent dans des communes de moins de 5.000 habitants actuellement, et 14 dans des villes de 5.000 à 10.000 habitants.

La cathédrale et le quartier canonial           
La communauté qui entoure l'évêque est désignée vers 535 sous le vocable canonicus, ou "assemblée des chanoines", ou encore "chapitre", pour la distinguer du clergé dispersé dans les paroisses rurales, apparu plus tardivement (voir annexe 1). Les chanoines sont astreints à des règles semblables à celles des moines, mais moins restrictives. Comme les moines, ils doivent réciter les oraisons des cinq heures de l'office quotidien (matines, laudes, messe, vêpres et complies), mais ils ne sont pas contraints à l'abstinence. L'obligation de vivre en communauté est affirmée au concile de Tolède, en 633. L'évêque Chrodegang de Metz réaffirme en 755 l'obligation de dormir au même dortoir et de partager les repas. Il oblige les chanoines à faire don de leurs biens. Le concile d'Aix-la-Chapelle, réuni du temps de Charlemagne en 816, adoucit cette dernière règle : les chanoines peuvent posséder des biens personnels, mais les femmes sont toujours interdites dans le quartier canonial. Le chanoine Abélard qui tomba amoureux d'une de ses élèves, Héloïse, fut sévèrement puni (castration !), bien qu'il n'avait pas prononcé de vœux. Pour marquer son isolement, le quartier est enclos (claustrum, ou clôture, d'où découle le mot "cloître"). Dès 810, Lyon se dote d'un cloître autour du quel s'organise la vie en communauté. Les cloîtres se multiplient à Autun (883), Rouen (fin du XIe siècle), Langres et Laon (vers 1200), Toul (1275). Mais si à Rouen, les maisons canoniales sont dispersées dans la ville, celles d'Autun, Langres et Noyon sont, toutes ou presque, regroupées derrière une clôture, à l'image des monastères. Le Midi adopte également le cloître (Arles, 1180, Aix, 1190, Cavaillon), mais il généralise l'isolation, avec mur d'enceinte (Béziers, Viviers, île de Maguelonne au XIe siècle, Toulouse, Vienne) ou un front continu de maisons sans portes sur l'extérieur du quartier canonial (Apt, Arles, Nîmes) comme au nord, à Laon.
L'époque gothique généralise le principe de la clôture monumentale séparant le chœur réservé au clergé de la nef et du déambulatoire, accessibles au public. Seules les lectures de l'Epître et de l'Évangile étaient destinées aux fidèles. Le jubé servait de chaire à prêcher. Son nom découle des premiers mots jube, Domine, bendicere ("ordonne, Seigneur, de bénir"), que prononçaient les diacres avant de chanter l'Évangile. L'époque classique mettra à bas les jubés qui gênent la vue du chœur. Le hasard des fouilles et des travaux a permis de mettre à jour deux très beaux jubés, certes incomplets : celui de Bourges (en partie reconstitué dans la crypte) et celui de ND de Bethléem de Narbonne, mis à jour en 1981 (en sondant un mur : construit en 1381, le jubé a été muré en 1732).
Le patrimoine de l'évêché s'accroît au XIe siècle, grâce à la prospérité économique générale, et plus particulièrement par le biais des donations. L'usage de partager le revenu du domaine, la mense, en prébendes (du latin praebere, "offrir")individuelles contribue à désagréger les communautés. Les chanoines se dispersent et se mêlent à la foule laïque. Ce mouvement de laïcisation du clergé est entraîné par l'emprise croissante des laïcs sur le clergé : nominations d'évêques des grandes familles. Dans le Nord de la France, l'évêque, proche parent de familles comtales ou royale, joue le rôle d'un comte, ayant pouvoir de police sur un vaste territoire, quand il n'est pas officiellement élevé au rang de comte ou duc. Dans la monarchie capétienne, les évêques sont ducs à Reims (à partir de 940), Langres ou Laon, et comtes de Beauvais, Châlons (en 1079) et Noyon. Dans la Vallée du Rhône, les archevêques de Vienne et Lyon sont eux aussi investis des pouvoirs temporels.

Dans le Midi, les évêchés sont plus nombreux, donc plus restreints, et de surcroît, davantage concentrés sur leur fonction sacerdotale. Fonction de la taille de l'évêché, les effectifs sont plus importants dans le nord que dans le Midi : 35 chanoines à Amiens, 48 à Langres, 50 à Rouen, 60 à Paris (en 1230), 74 à Reims et 83 à Laon, contre 20 à Aix-en-Provence et Orange, 12 (comme les 12 Apôtres) à Arles, Béziers, Toulon, Vaison.

Au XIIIe siècle, la vie commune décline. Les chanoines d'Albi, Cahors, Mende et Rodez abandonnent le dortoir, même s'ils continuent d'habiter à l'intérieur de la clôture, en maisons individuelles. On dit que les chapitres sont sécularisés. Ailleurs, les chanoines habitent de plus en plus nombreux en dehors du claustrum. Cette tendance n'empêche pas que les cloîtres sont entretenus, voire reconstruits (Béziers, Narbonne, Cahors, Bayonne, Lyon, Saint-Dié, Tours, Tréguier, Verdun, ...). Au contraire, Auch, Arles, Avignon, Maguelonne, Nîmes, Toulouse et Uzès restent réguliers jusqu'au XVe siècle. Le réfectoire sert davantage à servir des repas pour les pauvres. À côté, un hôpital soigne les pèlerins et les mendiants (Chartres, Laon -1160-, Vienne).
Le chapitre est en contact avec la population. Il obtient le contrôle de la cathédrale, tandis que le seul sanctuaire relève, du point de vue légal, de l'évêque. Le chapitre joue un rôle essentiel mais discret dans la construction des cathédrales. C'est l'évêque qui lance les travaux. Il en est le maître d'ouvrage. Mais les chanoines qui en assurent la maîtrise d'œuvre, supervisent la fabrique et contrôlent les dépenses.

Les travaux sont donc initiés par des évêques ou des abbés, comme l'abbé Suger, à Saint-Denis. Quand il meurt, en 1151, les travaux s'arrêtent ; ils ne reprendront qu'en 1231. Autre exemple : l'évêque Bertrand de l'Isle-Jourdain de Toulouse lance la construction d'un chœur au goût du jour, en 1272. Quand il meurt, en 1286, les travaux s'arrêtent. Pour aggraver la situation, le diocèse est partagé en 1295, par Boniface VIII, car il faut renforcer la lutte contre l'hérésie albigeoise, et 4/5 des revenus s'évaporent. La nef restera romane, sauf la voûte, reprise au XVIIe siècle.

Les évêchés du Nord de la France jouent un rôle politique important
Le dernier bastion romain s'effondre à Soissons (victoire de Clovis sur Syagrius en 486). Soissons est élevé au rang de capitale des Mérovingiens (Clotaire Ier).
reimsReims (image ci contre) s'impose contre le point de départ de la France chrétienne : saint Rémi baptise Clovis en 496. Plusieurs carolingiens y sont enterrés (Carloman, +771, Louis IV +954 et Lothaire +986). La plupart des rois seront sacrés à Reims (Henri IV sera sacré à Chartres).
Saint Eloi, évêque de Noyon (640-59), est très proche du roi Dagobert. Noyon voit l'élection des rois mérovingiens, le couronnement de Charlemagne, roi d'Austrasie en 768, et le sacre de Hugues Capet en 987, après son élection par les Grands réunis à Senlis. Laon, cité natale de saint Rémi, est une capitale carolingienne de 888 à la fin du Xe siècle. Louis VII bâtit un palais que Philippe-Auguste renforce.
Chartres est la capitale de la Beauce, Meaux, la capitale de la Brie, deux régions céréalières et riches. Sens est le siège de l'archevêque dont dépendent les évêchés de Paris, Chartres, Meaux, Auxerre, Orléans, Nevers et Troyes. Les archevêques de Sens ont sacré les trois rois non carolingiens du Xe siècle. Paris ne sera érigée en archevêché qu'en 1622. Beauvais, ancienne capitale gauloise, était réputée pour ses tapisseries. Son évêque était un comte. Les riches cités du Nord se dotent de cathédrales un peu plus tard, au XIIIe siècle : Amiens (centre de l’industrie drapière, réputée pour la culture de la guède ou pastel, plante crucifère tinctoriale aux effets bleutés), Arras, autre centre textile, Cambrai, qui produit le lin fin ou ‘chambray’.
Les évêchés du Sud, plus petits, moins dynamiques, troublés par l'hérésie albigeoise dans le sud-ouest, conserveront le plus souvent les cathédrales romanes :

 

                               cathédrales
  Régions

romanes

mixtes (roman, autre)

gothiques

plus récentes

 Région nord, sauf Bourgogne

Autun, Langres

20, à l'Est (Strasbourg*), et l'Ouest (Evreux, Bayeux, Rouen, Le Mans)

 

 

 Région Sud, Bourgogne

35

25

 

 

 total                                  180

37

45

60

38

*   le chœur est de style roman (sans déambulatoire) bien que construit après 1190 (1190-1225).
La nef, démarrée en 1230, est gothique.