Expositions sur la Chine et Taïwan

Les

Mandchous

sont des nomades du Nord et de cavaliers émérites. En 1590, leur chef Nurhaci fonde un Empire et le dote d'une armée puissante. Celle-ci regroupe 170.000 hommes en 1644, quand elle envahit la Chine, et 346.000 hommes en 1735. Les nouveaux maîtres adoptent progressivement la culture et la religion des Chinois, le bouddhisme tibétain (religion officielle depuis 1260, conversion de l'Empereur en 1650). Ils adorent les bodhisattvas, les sages qui ont atteint l'Illumination, par leurs privations, mais qui y ont renoncé pour aider les hommes à s'en approcher. L'Empereur est considéré comme un quasi-dieu. Il siège sur une estrade qui l'élève par rapport à la terre. Un écran le protège des esprits maléfiques (et des courants d'air). Il est entouré d'animaux mythiques : le lion qui détient le pouvoir et joue avec la Terre (une balle) ; la grue, symbole de longévité ; la tortue, dont la carapace s'apparente à un demi-globe terrestre et les quatre pattes indiquent les quatre points cardinaux (d'après la légende, la forme des écailles de la carapace a inspiré à l'empereur de Chine l'invention de l'écriture) ; le monstre unicorne qui file comme l'éclair ; les chauves-souris, porteuses du bonheur. Il faut imaginer les audiences de l'Empereur, siégeant dans une atmosphère d'encens. Certaines des statues mythiques servent de brûle-encens. Les portraits montrent l'Empereur assis, de face. Il porte un costume de couleur jaune, couleur qui lui est réservée. Ses vêtements sont ornés de dragons brodés, qui soufflent sur la perle enflammée (

houzu

). De son origine cavalière, il ne conserve que le rite de la chasse au cerf.

La tunique chinoise est modifiée, pour la rendre plus seyante. L'Empereur porte un bonnet rouge et un collier de perles. La perle est rare et sacrée. Le collier (chaozhu) compte 108 perles et 4 boules (en corail). Les 4 boules symbolisent les 4 saisons tandis que les 108 perles sont corrélées aux 12 mois lunaires, aux 24 périodes solaires et aux 72 périodes de 5 jours (qui font une année de 360 jours), mais elles évoquent les 108 désirs à combattre (!). Comme les Chinois, les Mandchous ne se coupent pas les cheveux, mais ils les tressent avec du crin de cheval, tandis que les Chinois les gardent lisses.

Dans son palais, l'empereur vit, travaille, reçoit et passe ses soirées entouré de sa cour et des services. Des zones sont réservées aux femmes. Le soir, le hasard désigne la concubine qui sera "honorée" par l'Empereur. Les concubines sont le plus souvent d'anciennes servantes, embauchées à 13 ans, qui se sont fait remarquer. Une jeune fille ambitieuse peut ainsi gravir les échelons qui la rapprocheront du demi-dieu. Le soir venu, l'heureuse élue sera minutieusement lavée par les servantes. Le rituel est lent. Une servante trempe une serviette de soie dans le baquet d'eau chaude, frotte sa maîtresse puis jette la serviette. On raconte qu'une concubine, une certaine Cixi, exigeait 60 petites serviettes "jetables". On enveloppe ensuite la jeune femme dans une tunique rouge, qu'elle enlève pour se présenter nue à son maître. On est assuré qu'elle ne porte pas d'arme blanche sous ses vêtements. Un rouleau (vertical) montre une concubine, ou plutôt une jolie fille au visage idéal, assise sur un tabouret de bambou (le creux à l'intérieur du bambou symbolise l'humilité ; sa verticalité = rectitude ; il est flexible et solide à la fois = force et souplesse) (1).

L'exposition montre également des panneaux décoratifs et des rouleaux peints horizontaux (voyage de la suite impériale dans le Sud). On pense que l'idée d'un récit de voyage vient des jésuites. Au 18ème siècle, les Empereurs acceptent la venue de quelques pères jésuites, qui apportent leur science de l'horlogerie et de l'astronomie. En retour, ils espèrent bien convertir quelques païens. Le père Schall (1592-1666) dirige le service astronomique impérial. A cette époque, les Chinois abandonnent le principe de la terre au centre de l'univers, pour un système héliocentré. De 1707 à 1717, le Père jésuite Gerbillon participe à un relevé cartographique du pays (Huangu-guanlan). Le premier atlas chinois est publié en 1718. Il est connu comme Atlas de Kangxi.

L'exposition présente de belles porcelaines. C'est pour rendre hommage à ses inventeurs chinois, que les Anglais appellent china, ce qu'on appelle "porcelaine". Au 17èmesiècle, l'Europe ne connaît que la faïence, qui ne permet pas de fabriquer des bols ou des vases aussi fins qu'avec la porcelaine. La différence entre ces deux matériaux est la matière utilisée, argile dans un cas, kaolin dans le second. Les Chinois fabriquent deux types de pièces, des bols à bord épais pour le thé épais et des bols à bord fin pour le thé le plus fin. La glaçure (couche de silice qui est vitrifiée à haute température et qui sert à garantir l'étanchéité du récipient, avant tout effet artistique) est également connue des Chinois depuis fort longtemps (2000 ans). Les décors s'inspirent de la nature (fleurs très finement dessinées) et de la calligraphie (poèmes). Les oxydes permettent des teintes pourpres, vertes ou bleues. Le liseré qui accentue le bord est une invention européenne (exigée par les importateurs et les diverses Compagnies des Indes). De même, le fameux décor en bleu de cobalt répond davantage à la demande européenne qu'aux canons chinois.

 

Exposition des Trésors du Musée de Taipeh, présentée à la National Gallery of Art de Washington et de la Freer Gallery of Arts, Washington

Ces expositions sont en partie axées sur les peintures sur rouleaux. Les rouleaux sont en soie, et la "peinture" est appliquée à la brosse, enduite d'"encre de Chine". L'encre de Chine est obtenue en broyant un bâtonnet de suie de pin dans de la colle végétale. Le matériel de peinture (brosse, étui, encrier) est exposé. Les représentations évoluent au 10ème siècle, à la fin de la dynastie Tang, suite aux  troubles politiques qui font éclater l'empire et au déferlement d'envahisseurs dans le Nord. Dès le 4ème siècle, le poète Tao Qian (365-427) se retire du service de l'état, pour fuir la corruption et cultiver son jardin et sa philosophie. Mais au 10ème siècle et sous les Tong (1127-1279), des artistes et des moines quittent la ville pour se réfugier dans des jardins.

Dès lors, fleurit la peinture de paysages naturels, mêlant art et rituel. La composition est souvent dominée par une montagne imposante, aux formes arrondies, hérissée de quelques pins, symboles de longévité, dont les branches se tordent comme des signes de calligraphie. Un torrent dévale de la montagne en sinuosités gracieuses. Un pont l'enjambe, pour rappeler le travail des hommes. Le torrent se perd éventuellement dans un lac, creusé par les hommes comme zone de repos de l'eau. Ce lac enveloppe une île, "refuge des morts". Un jardin est au premier plan ; c'est un lieu de méditation. Le jardin est un microcosme de l'univers. Au centre, se dresse un kiosque, pour se reposer, écrire des poèmes et observer l'eau du lac ("le mouvement de l'eau au repos") ou les montagnes (on s'imagine en train de les gravir, c'est à dire de se mouvoir, tout en étant au repos). A défaut de montagne à observer, un roc planté au milieu du jardin permettra de s'évader mentalement. Il ne faut pas oublier les fleurs, dont le choix relève de la symbolique (pruniers et camélias, qui fleuriront au Nouvel An chinois, et symbolisent le renouveau ; bambou, pour les qualités indiquées plus haut). Les fleurs et les arbustes sont plantés dans des pots, qu'on peut déplacer pour modifier l'harmonie du jardin. Rien n'est fixe ni immuable.

Pierre-Yves Landouer, février 1997, Petit Palais

1 - Les peintures chinoises ont cette caractéristique d'ignorer la perspective. Les personnages du premier plan sont simplement dessinés plus grands que ceux de l'arrière plan.