Ile de ré : écluse à poissons de Sainte-Marie

L'écluse à poissons est un piège à poissons, qui fonctionne à marée basse. Elle comprend une digue, en demi-cercle ou en fer à cheval, qui fait barrage aux poissons. L'eau s'évacue par des

claies

. On distingue des écluses de premier niveau, qui s'assèchent par petits coefficients de marée, écluses de second niveau (asséchées par coef. de 50) et écluses de troisième niveau, qui découvrent par fort coefficient de marée (80-90). On trouve des écluses à poissons en Vendée, à l'île d'Oléron, au pays de Galles et en Andalousie (

corrone

).

Qui les a construites ? Le premier texte qui cite une écluse à poissons à l'île de Ré remonte à l'an 1017, mais il n'est pas certain que ce terme concerne l'écluse telle qu'on la connaît. L'écluse à sa forme actuelle est décrite en 1408 (il en est recensé 36 à cette époque). Tout commence par l'identification d'un site favorable, où la roche mère est apparente, de manière à fonder l'ouvrage sur le dur. L'inventeur d'un site demande l'autorisation au seigneur de Mauléon à qui appartient le littoral ou aux moines des Chateliers à qui le seigneur a confié la mise en valeur de l'île (en 1056). L'ordonnance de Moulins, en 1566, transfère le droit de l'estran au roi (avant que la Révolution le transfère à la Nation). L'inventeur recherche des associés parmi les paysans ou les artisans disponibles, pour construire, entretenir et exploiter le site : il faut 30 à 40 personnes. La construction est entreprise entre mars et septembre quand la vigne ne nécessite pas de main d'œuvre, et aussi quand la mer est calme. La digue doit être achevée pour résister aux tempêtes de l'hiver. La forme de bourrelet (en coupe) est bien adaptée. On commence par déverser des galets en vrac au cœur du muret. La carapace ou gabut est dressée avec soin, à partir d'une pierre taillée (ou cassée par débanchage) en triangle, comme un voussoir de voûte. Les pierres sont simplement posées les unes contre les autres, sans liant, d'où l'appellation de "pierre sèche". Les huîtres, qui colonisent la surface, améliorent la solidité. Qu'une brèche soit ouverte, et il faut rapidement la combler pour limiter l'extension des dégâts. Enfin l'écluse est baptisée : "jalousie", "le mouflet", "Vas au sel", "la non-prenante" (elle produit peu), ou du nom de son fondateur, comme la Brisère.
A chaque marée basse, le tour de rôle désigne le responsable de la visite. Il vérifie la bonne tenue de l'ouvrage, et récolte les poissons. Le rendement est aléatoire. On ne sait pas, à l'avance, ce qu'il en sera. Les écluses du banc des baleines, du côté du phare (où s'échouaient des baleines) ont toujours été productives. Les premiers mois, les poissons se laissent piéger en abondance. Ensuite, le rendement diminue, comme si les poissons se donnaient le mot d'éviter la zone. Aussi, pendant les premiers mois, la récolte nécessite des groupes de 3-4 personnes.
Les plus petits poissons peuvent s'échapper entre les grilles de la claie. Les poissons juvéniles sont remis en liberté. Pour pêcher, on utilise le triacle, qui est un filet tenu par deux manches en X. Les plus gros poissons sont assommés (mulets). Les poissons plats (raies, sole, plie) sont maintenus par une fourche, puis assommés. Mais il y a belle lurette qu'ils ne viennent plus se faire prendre. Que reste-t-il ? "Des seiches en avril, après la ponte, des daurades, des mulets, des bars, des petits poissons (anchois, aluseaux, éperlans), tout au long de l'année, des encornets à l'automne", nous dit le guide comme s'il récitait un bréviaire appris par cœur. La pêche est meilleurs quand la mer vient agiter les roches et libère les asticots dont les poisons sont friands. Le pêcheur porte en bandoulière la gourbeille qui n'est autre qu'une "corbeille" en vannerie (le nom a été déformé). Le poisson n'est pas vendu. Il complète l'alimentation.
Le droit de pêche est nominatif. Il peut être transmis, en héritage, cédé, ou vendu. Si des enfants héritent de ce droit, ils se partagent équitablement le bénéfice, en visitant les claies à tour de rôle, au sein du tour de rôle des ayant-droits. Aujourd'hui, les droits sont accordés pour 5 ans renouvelables en théorie à des inscrits maritimes et dans la pratique, le plus souvent, à des ostréiculteurs.  Certains sites ont été transformés pour accueillir des supports à huîtres.

 

La fin des écluses : Colbert, le grand administrateur, veut réglementer l'usage du domaine royal maritime. En 1680, il limite le nombre de claies à une seule par écluse, ce qui pénalise considérablement la taille des écluses. Au XIXe siècle, l'administration considère que les digues submergées à marée haute constituent un danger sournois pour la navigation, et décrète, en 1853, la démolition de 54 écluses. Il se pourrait que la destruction programmée des écluses ait une visée tout autre : la pêche au long court se développe et a besoin de main d'œuvre. Il faut faire de ces paysans qui ont les pieds dans l'eau des marins. La mesure ne produit pas les effets escomptés, et le décret de destruction est abrogé en 1857. Le nombre d'écluses, qui était de 140 à l'île de Ré (et 253 à l'île d'Oléron) chute. Le XXe siècle achève la destruction : les guerres ravagent la population masculine. L'exode rural vide la main d'œuvre. Les tempêtes arrachent les digues qui ne se plus entretenues, quand ce ne sont pas les vacanciers qui déplacent les pierres à coups de pioche et de pelles, pour récolter de maigres crustacés. Aujourd'hui, la sauvegarde du patrimoine a sauvé les dernières écluses. Deux ont été réhabilitées. Il en reste 12. Accessoirement, on estime que ces digues protègent le littoral de l'érosion.

Pierre-Yves Landouer, août 1999