Keith Haring

Keith Haring fut considéré comme un génie d'Art pop, mais sa vie excessive à tous égards s'acheva très vite, à 32 ans seulement. Son œuvre est déroutante. Mais quelques marchands d'art ont su repérer son talent, miser sur lui, et faire monter les prix d'une façon incroyable. Son œuvre est faite de signes, de personnages de bande dessinée, aux contours simplifiés à l'extrême, qui me rappellent les toiles de Korhogo. Il disait qu'il ne savait pas interpréter ses signes. Il se rapproche de Jean-Michel Basquiat, au début des années 80. Tous deux sont morts jeunes, Basquiat à 30 ans, d'overdose, et Haring à 32 ans, de sida, les deux maladies du siècle.

Keith Haring est l'aîné de quatre enfants. Il naît en 1958, à Pittsburgh, et dessine, jeune enfant, des personnages de bandes dessinées. Son père l'envoie apprendre la peinture à New-York, à 20 ans (1978). Il découvre le multimédia (à ses débuts). Il s'approprie les figures imbriquées de Jérôme Bosch. Il se tourne vers les formes d'expression non officielles, comme Picasso ou Derain qui se sont intéressés à l'art nègre, aux dessins des fous, ou des enfants, qu'on surnomme "art brut", ou "art spontané". L'art japonais lui inspire la ligne chargée de sens. Les artistes européens, Marx Ernst, Fernand Léger, Mondrian, qui ont fui la guerre, en Amérique, rentrent en Europe dans les années 50. Les artistes américains se lancent à la recherche d'un style propre. Keith Haring s'inscrit dans cette mouvance. Jackson Pollock fait du dessin un spectacle : il réalise en direct une œuvre, sur fond musical, tout en gesticulant comme un danseur. Keith Haring aussi bouge tout le temps. Il peint en dansant. Le samedi soir, il fréquente une boîte de nuit à la mode, le Club 57.
Il créé des œuvres inspirées des découpages et réassemblages aléatoires de mots du genre : "la mère est partie et le pape s'est remarié".
Il travaille dans le métro, à façonner un art populaire. Il dessine d'abord à la craie sur les panneaux noirs qui recouvrent les publicités après leur péremption. Il se rend dans les quartiers difficiles, le Bronx, et se fait arrêter par la police, parce qu'il peint sur les murs. Au bout de 2 ans, il reçoit un contrat du Métropolitain pour dessiner des affiches, ... que des collectionneurs arrachent minutieusement, pour les revendre des millions de dollars.
La fréquentation des riches collectionneurs le tiraille entre deux tentations, d'un côté la pauvreté, qui l'inspire, de l'autre la richesse, qui couronne son succès. Pour donner accès au plus grand nombre, il ouvre sa propre galerie, le "pop shop". Il tague des tee-shirts pour 10 $, qui se revendent 10 ou 100 fois ce prix. Il dessine tout le temps. S'il inaugure une exposition, plutôt que de se mêler à la foule, un verre à la main, il garde son pinceau et couvre le mur d'arabesques, qu'il invente spontanément, sans préparation ni esquisse. S'il va sur la plage, il ne reste pas en place, s'arme d'un bâton, et dessine des formes éphémères : comme il faut trouver un nom pour tout, on baptise cette forme d'art "land art". Il sait dessiner vite, sans repentir.

Pierre-Yves Landouer, septembre 1999, Musée Malliol