L'Ile Maurice, une mosaïque de peuples

Venant de la Réunion, le petit avion d'Air Mauritius survola le pays pendant une dizaine de minutes qui me parurent des heures. Rivé au hublot, recueillant le maximum d'impressions et... de photographies, je remarquai d'abord le vert lagon qui s'élargit entre la barrière corallienne et le Morne Brabant (morne 'signifie colline, en créole), puis de sombres montagnes basaltiques, usées et déchiquetées, couvertes Ici et là de taches vertes d'unie forêt tropicale, enfin l'immense étendue des champs de canne : une steppe infinie, uniforme, qui ondule au gré des collines, entoure les villages, étouffe les "cases" éparpillées, et s'interrompt brutalement au bord des vallées escarpées. L'avion atterrit et nous débarquons au Sud-Est de l'Île Maurice, dans le petit aéroport de Plaisance sous un soleil de plomb. Apres le contrôle policier bien scrupuleux, le touriste est assailli par les chauffeurs de taxi hindous qui vous invitent à faire le tour de l'Île pour des tarifs des plus fantaisistes. Ici le touriste est roi. Le Mauricien se montre très accueillant, très ouvert, toujours prêt à vous aider ; il n'a pas le caractère "insulaire" ou réservé que l'on pourrait craindre. Car l'Île Maurice est une petite Île (1865 km2, presque 5 fois moins que la Corse), isolée en Océan Indien, à 10 heures d'avion de Paris (9 600 kilomètres). Elle appartient à l'archipel des Mascareignes qui comprend également, de part et d'autre du parallèle 20° Sud (La Mecque et Cuba sont au 20° Nord), l'île de la Réunion (2 500 kilomètres carrés, 170 kilomètres à l'Ouest) et Rodrigues (110 km2, 530 kilomètres à l'Est).

C'est un Portugais, Pedro Mascarenhas, qui découvrit l'archipel, alors inhabité. En 1598, un premier détachement de Hollandais débarque sur la côte Est de l'île qu'ils baptisent Maurice en l'honneur de leur prince, Maurice de Nassau. Sa position stratégique fait de ce caillou volcanique une escale sur route des Indes. Ce sera également une colonie sucrière car le climat, tropical convient particulièrement à la canne. La côte Est, soumise aux alizés (côte au vent), reçoit jusqu'à 5 mètres d'eau. Le mercure ne descend guère au-dessous de 25°C, au niveau de la mer, et de décembre à février, iI indique souvent 35°C ; cette saison des chaleurs déprimantes s'accompagne souvent de cyclones redoutables. Les Hollandais se retirent en 1710 et la nouvelle "Isle de France" passe sous l'administration de la Compagnie des Indes. Son génial gouverneur, Mahé de la Bourdonnais, établit un nouveau port, sur la côte Ouest, au fond d'une splendide baie, grouillante de crustacés (aujourd'hui très renommés), et dominée par les chaînes en dentelles du Pieter Both et du Pouce, points culminants de l'Île (821 mètres et 800 mètres) avec le Piton de la Rivière Noire (829 mètres), plus au Sud. Ainsi naît la capitale : Port-Louis. Mahébourg (sur la Côte Est), Pamplemousses (cadre des joies et malheurs de Paul et Virginie). Curepipe (aujourd'hui capitale résidentielle, au cœur de l'Île), Vacoas (du nom d'un arbre aux étranges racines aériennes), Quatre-Bornes, Beau-Bassin (en chapelet, avec Rose Hill, entre Curepipe et Port-Louis), Souillac (port de pêche sur la côte sud) datent de cette époque, la plus florissante; la jeune colonie développe la culture du café et de la canne, et bien sûr, des épices. C'est aussi le début de la traite des noirs du Mozambique : leurs descendants s'appellent Agathe, Albert, Benoît, Petit ou... Domingue, comme l'esclave du célèbre roman "Paul et Virginie" du "capitaine-ingénieur" Bernardin de Saint-Pierre (1788) : "il semait du petit mil et du mais dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux ; et au pied des roches, des courges et des concombres, qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates qui y viennent très sucrées, des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines ; le long de la rivière, des bananiers qui donnent toute l'année de longs régimes de fruits avec fin bel ombrage, et enfin quelques plantes de tabac pour calmer ses soucis...". Ce témoignage reste actuel mais le thé a remplacé le café et la canne a pris, de loin, la première place, sous l'impulsion britannique de 1815 à 1968. En effet. Anglais et Français se sont disputés la suprématie sur la route des Indes, par corsaires interposés (La Buse Surcoût, Suffren,...) et 1810 marque la dernière bataille française à Mahébourg (inscrite à l'Arc de Triomphe de L'Etoile). Le traité de Vienne cède l'lsle de France à l'Angleterre qui la rebaptise Mauritius (1815) et lui concédera son indépendance, le 12 mars 1968, au sein du Commonwealth. De 1815 à 1968, l’administration britannique ne marque que superficiellement la vie mauricienne : la langue courante demeure le créole, sorte de vieux français. Les journaux écrivent en français ; la radio diffuse en français, anglais et hindi, mais elle se trouve concurrencée par FR3-Réunion, en français ; le Code Napoléon est toujours on vigueur. Mais de cette époque datent l'abolition de L'esclavage (1833) et l'afflux des "engagés" ("coolies"), originaires de la côte Malabar en Indes.

Sur 900 000 Mauriciens (en 1976), la grande majorité est hindoue. Les "Malabars" (prononcer "malbars") ont conservé leurs langues (hindoustani, tamoul, télégu, urdu) et leurs traditions. Le "sari" (robe en soie), riche en couleurs rehaussé de broderies dorées, ennoblit les plus humbles : les attentes à la gare routière de Curepipe, le dimanche, se transforment en un festival féerique de couleurs. En février, une foule immense se recueille au Grand Bassin, lac de cratère au coeur de l'île, pour la fête de Maha Shivaratra, dans une débauche de fleurs, de senteurs et de chants monotones. Il faut voir également les fidèles tamouls marcher sur le feu, pieds nus, le visage couvert de safran, et coiffes de pyramides de fleurs. Mais la beauté superficielle cache parfois une certaine misère matérielle. Il faut une débrouillardise "asiatique" pour s'accommoder des bas salaires (environ 500 roupies soit 380 francs). Les "relations" font le reste; on s'entraide continuellement. Un coupeur de canne, que j'ai connu, passait ses week-ends avec des amis, à construire sa maison en dur. Mais, le plus souvent, l'obscurité à l'intérieur de la case en fait oublier la fragilité, la tôle ondulée du plafond, les cloisons branlantes, et, dehors, la boue; quelques images de dieux étranges au visage animal donnent au foyer son âme, sa solidité, sa protection, et... une décoration. "L'homme devient ce qu'il contemple". Derrière la case s'étendent, immenses, les champs de cannes, la richesse et le symbole de l'Île Maurice: 94 % des terres cultivées (près de 50 % de la superficie du pays). Ici et là pointe une cheminée: elle marque une usine qui fabrique du sucre roux (94% des exportations, 700 000 tonnes/an les bonnes années, 500 000 tonnes les années à grand cyclone), de la bagasse (sorte de paille dont on fait des panneaux du genre "novopan") et de la mélasse (dont on extrait des alcools, du rhum, des parfums,...).

La canne, grosse tige 2 métrés de long, est broyée, imbibée d'eau et pressée; le jus noirâtre est décanté âpres addition de chaux, puis évaporé sous vide; les centrifugeuses produisent enfin le sucre roux cristallisé et la mêlasse liquide. Ils sont 21 "usiniers" à posséder la moitié des terres plantées. Ce sont de grandes familles "blanc-mauriciennes" d'origine française : Espitalier, Noël, Lagesse, Leclezio, De Speville, d'Unienville... Le touriste n'a guère l'occasion de les rencontrer; pourtant ce sont des gens très accueillants et très attachés à la France, dont ils suivent les nouvelles dans les journaux français ou lors d'un voyage aux sources. Comme leurs ancêtres colons, ils s'attachent des bonnes appelées "nénènes", qui savent encore confire les goyaves (sorte de figues), cuisiner les coeurs de palmistes ou adoucir les mangues (sorte de pêche un peu acides). Leurs jardiniers entretiennent des propriétés somptueuses, vestiges de temps idylliques. La structure agraire Mauricienne est une des plus archaïques au monde. Mais, non moins anachroniques sont Les nouvelles usines des zones "franches". La jeune nation (9 ans d'indépendance et 50% de la population âgée de moins de 20 ans) s'efforce d'attirer les industries d'exportation par des conditions mirobolantes: exonération d'impôts pendant 5 à 8 ans, exonération de taxes à l'importation, bas salaires, absence de charges sociales,... Un nouveau Formose ! Et le jeune Mauricien, imbu d'indépendance personnelle et nationale, décide de quitter la "coupe" en famille pour des tâches, non moins avilissantes sur les chaînes des manufactures d'horlogerie ou de cuir. Il faut voir cette masse triste et colorée des jeunes filles de 15 à 18 ans, qui s'engouffre au petit matin dans les manufactures de textile. L'Île Maurice vit en quelque porte sa révolution industrielle. Faute de main-d'oeuvre, on devra industrialiser la coupe. Mais cette évolution échappe aux 'blanc-mauriciens" ; elle profite aux chinois (25 000) ou aux hindous musulmans (140 000) appelés "zarabes", attirés il y a cent ans par le commerce et le négoce. On les retrouve également dans l'Administration, et pendant huit ans, leur parti "travail liste" a conservé le pouvoir en la personne de Sir Seewocsagui Ramgoolam.

En 1976, on vit naître une alliance "contre nature" entre le parti social-démocrate de M. Dm al "de droite", et le M.M.M., Mouvement militant mauricien, de M. Paul Bérenger, "de gauche", pour exiger des élections qui amenèrent en décembre le M.M.M. majoritaire. Guère plus que les hindous, les chinois ne se sont métissés ni assimilés; ils ont gardé leur langue et leurs pagodes; et ils détiennent le petit commerce et la restauration. Ici, "on va chez le chinois" pour signifier qu'or va faire ses courses. On achète du thon mis en boite au Japon, ou des petits pois de Chine, des oranges d'Afrique du Sud, ou des ananas, des pamplemousses et des bananes de Maurice. Ces boutiques, sombres et mystérieuses, sans fenêtres mais ouvertes sur la rue par de grandes portes, servent également de débits de boisson et de lieux de rencontre: on y boit de la bière ou du "coca" "Made in Mauritius", mais jamais de boisson chaude. Un photographe avec qui j'avais fait connaissance à un mariage hindou, m'invita, un jour, dans une de ces arrières-boutiques: ses amis, d'abord méfiants, m'offrirent bientôt du miel "tilambic", alcool très fort, distillé en cachette à partir du rhum commercial ; chacun voulut me raconter ses rencontres avec des français ou me parler d'un frère émigré en Europe ; je repartais le soir avec un régime de bananes et des photos de famille. On le devine, le peuple mauricien présente une véritable mosaïque de races de couleurs différentes, de religions et de langues différentes, qui vivent dans une harmonie rare au monde. Il y a eu, certes, des émeutes en 1967, sans gravité; les relations ne sont pas toujours faciles, ni claires; on se méfie des autres, mais cette diversité, cette vie foisonnante, ce désordre, même, se retrouvent partout, surtout à Port-Louis, la capitale. Je me suis souvent promène dans ses ruelles rectilignes où la basse bicoque en bols côtoie l'immeuble de six étages d'une compagnie sucrière ou d'une banque, où les piétons débordent sur la vole, ou la circulation déréglée accorde la priorité à coups de klaxon. Le marché pullule en receleurs, revendeurs, arnaqueurs,... on vous vend des "montres en or" ou des baumes miraculeux, ou des calculatrices électroniques "duty free". Le touriste y trouve les fameuses "tentes", sacs en vacoas tressé, et les fleurs rouges séchées des litchis, ou encore des coquillages : « sept doigts », « casques », porcelaines, A 500 m de cette animation, il est un lieu calme et paisible, un endroit de recueillement: la mosquée Jummach, ave patio ombragé et ses parois en dentelle.

Plus étrange est le calme qui règne dans les locaux de la Police. Les "line Barrachs" occupent une ancienne caserne royale, imposante, aux façades noires, de solides pierres volcaniques; elles méritent une halte: la grande salle obscure abritée du soleil par de profondes galeries, est encombré de papiers jaunis, écornes, qui envahissent les étagères jusqu'au haut plafond, les bureaux, les chaises même, et ... les mains des "M.P." (Mauritius police); avec leurs uniformes grisâtres, et leur regard cadavéreux complètent le tableau. En deçà des grillages, une foule colorée, ensoleillée, patiente, attend de faire renouveler son permis; ici, c'est la vie, car attendre, c'est vivre... Datant également de Mahé de la Bourdonnais, l'Hôtel du Gouvernement abrite, derrière ses colonnettes en bois, le Conseil des Ministres et l'Assemblée Législative (70 membres élus au suffrage universel). Mais en deçà de la place d'Armes et de ses palmiers royaux, s'étend le port avec ses navires au mouillage. Car Port-Louis est surtout un port, le poumon de l'Île . Le sucre roux est chargé, en sac d'aloès, sur des barges, par les dockers noirs ou Rodriguais. Les sacs sont ensuite vidés dans les cales des navires français ou anglais à destination des raffineries de Marseille ou de Londres (accords de Lomé). Ce système du "demi-vrac" disparaîtra avec l'extension du port; alors disparaîtra aussi le va-et-vient des barges de sucre, et des canots de personnel. La promenade parmi les navires de tous horizons, chinois, soviétiques ou européens, est des plus attrayantes, loin du bruit et de l'agitation de la ville. J'ai visité également l'intérieur de l'Île , jamais à plus de 50 kilomètres de Port-Louis. A grande vitesse, la voiture se faufilait entre les lanières de canne (la coupe bat son plein en août) rasant les femmes lourdement chargées de ballots de canne, frôlant les vélos encombrés de bidons d'eau, doublant les larges camions bondés de canne, et les charrettes tractées par des boeufs. Les cars s'arrêtent inopinément en rase campagne, déversant un flot d'habitants dans les endroits les plus reculés; vibrant, toussant, fumant, les bus font partie du folklore, comme les longues files d'attente aux terminus.

A Pamplemousses, je recherchai la tombe de l'abbé Buonavita, chapelain de Napoléon 1er, puis je me promenai parmi les arbres exotiques du fameux jardin botanique, créé par Mahé de la Bourdonnais, on y trouve les talipots, palmiers qui fleurissent tous les 100 ans, un baobab, des bois d'oeuvre (acajou, palissandre), des arbres d'épices (canneliers, muscadiers); si vous y allez, peut-être rencontrerez vous un vieux monsieur coiffé d'un béret et armé d'un bout de bois avec lequel vous décochera de splendides mangoustans à la chaire pulpeuse et juteuse. La côte, toute proche, allonge ses plages blanches, ombragées par les fines aiguilles des filaos; le lagon cache sous ses eaux calmes de merveilleux coraux multicolores, habités par des poissons agiles, jaunes ou noirs, ou violets: un véritable aquarium! Ce paradis du tourisme attire chaque année 70 000 étrangers Européens, Réunionnais, Sud-Africains. Souhaitons que l'île Maurice demeure intacte dans sa beauté. Enfin, en quittant l'Île, ne manquez pas le Musée historique de Mahébourg; on vous montrera notamment les fac-similés des timbres les plus chers du monde, les "Blue Mauritius" de l penny et 2 pence, sur lesquels un imprimeur grava "Post office" au lieu de "Post Paid". L'Île Maurice fut le troisième pays au monde à émettre des timbres-poste (184:)) Riche en histoire, haute en couleurs, l'Île Maurice présente une immense variété de paysages et de races, parfois complexe mais toujours harmonieuse, à l'image de cet arbre bizarrement ramifié, appelé "multipliant".

Par Pierre-Yves LANDOUER