La collection du docteur Gachet au Grand Palais

Le docteur Paul Gachet est né à Lille en 1828, et mort en 1909.

son père est un bourgeois de l'industrie textile, alors florissante. Sa famille habite quelque temps en Flandre, où le jeune Paul apprend le flamand. Il aime la peinture, et ses œuvres seront signées "Van Rissel", qui signifie, en flamand, "de Lille".
Précisons qu'il ne sera jamais un bon peintre. Il aime les peintres et les peintures, et s'amuse à les copier, simplement pour apprendre, un peu comme un peintre du dimanche. Il utilise des procédés différents des peintres copiés (par exemple il reproduit la nouvelle Olympia au couteau, à grands empâtements, alors que Cézanne l'avait peinte de coups légers de pinceau), il laisse les contours au crayon, après avoir pointé le calque (il reste les trous des pointes). Mais il allie son sens artistique ses qualités humaines avec ses goûts, ce qui lui permet de fréquenter tous les nouveaux peintres de l'époque, dont les Impressionnistes et Vincent Van Gogh. Il n'y a rien de calculé de sa part, pas d'espoir de bénéfice, mais une solide amitié pour des peintres écervelés, et désargentés, qu'il soigne parfois, et qui lui offrent des œuvres. Il connaît une trentaine d'artistes, dont Pissarro, Cézanne, Van Gogh et Guillaumin.
Il mène ses études de médecine à Paris, où il établit son premier cabinet "électro-médical".
A 40 ans, il épouse une jeune femme, qui lui donne deux enfants, Louis et Marguerite. Mais la tuberculose l'attaque, et pour fuir les fumées de Paris (à l'époque, les usines polluantes se bousculent aux portes de la ville), le jeune couple s'installe à Auvers-sur-Oise. La jeune femme meurt en 1875.
En 1871, Camille Pissaro, le "peintre terrien" (il affectionne les vues en perspectives de la campagne) habite non loin, à Pontoise. Gachet et Pissaro lient amitié. Pissaro apprécie la spécialité d'homéopathe du docteur.
En 1873, Paul Cézanne arrive dans la région, pauvre et inconnu. Son père lui envoie de l'argent mais insuffisamment. Gachet intercède en sa faveur.
Ces jeunes peintres ont du mal à se faire reconnaître. Une exposition les réunit, en 1874 : Gachet prête deux œuvres sa collection (la nouvelle Olympia de Cézanne, et La Seine à Ivry-sur-Seine, d'Armand Guillaumin, avec un superbe ciel orangé). C'est par dérision qu'un critique d'art, Louis Leroi, invente le mot "impressionniste".
En 1890, Vincent Van Gogo veut quitter Saint-Rémy de Provence. Il écrit à son frère Théo, qui travaille dans une galerie à Paris. Vincent a l'habitude de peindre à la brosse, par touches rapides, spontanées, sans hésitation ni repentir. Sa toile est peu tendue, car il veut éviter les déformations d'une trop forte tension et détacher la toile, une fois peinte, pour l'envoyer à son frère qui essaiera de la vendre. En 10 ans, il laisse 800 toiles ! Théo apprend par Pissaro qu'il y a un docteur, ami des peintres en banlieue, et qui est versé dans les maladies nerveuses. C'est ainsi que Vincent débarque chez le docteur Gachet cette année. Ils lieront vite amitié. Vincent trouve qu'ils se ressemblent, au physique et au moral. Il reprend goût à la vie et à la peinture : Il peint 70 tableaux en 70 jours. On lui doit deux versions du Docteur Gachet. L'une est soignée, car elle est prévue à la vente. L'autre est moins finie, car, comme il a l'habitude de remercier ceux qui posent pour lui, il en fait don au modèle. On remarque que les traits sont bleutés. Il a utilisé une peinture rouge carmin, inventée en 1871 par un certain Carrot, à base d'éosine. Malheureusement, cette peinture n'est pas stable. Les mauves, obtenus en mélangeant du rouge et du bleu ont viré au bleu. La fleur de digitale que tient le modèle a tourné du pourpre au bleu-vert. Renoir a la même mésaventure : son Bal au moulin de la galette a bleui. Le peintre qui vivra assez longtemps pour voir son œuvre dénaturé le reconnaîtra. Le miracle a fait découvrir récemment des aquarelles d'une élève de Gachet, Blanche Desrousse, qui a reproduit fidèlement les mauves et les roses. Ses aquarelles ont superbes, en tracé et en couleurs. Elles aident les chercheurs à reconstituer les couleurs originelles. Elles préparaient avec le docteur Gachet une publication sur les œuvres que possédait le docteur.
Autre moyen de reproduction, la gravure : Gachet équipe un atelier dans son grenier, et invite les peintres à y travailler avec lui.
Avec Monet, les relations sont plus difficiles : Monet est désargenté. Le Docteur lui prêtre contre une œuvre en pension. Monet ne rembourse pas. Il a le sentiment que Gachet lui a pris un tableau qui vaut plus que le prêt. C'est un bouquet de fleurs, pas tellement "impressionniste" (il n'y a pas de ciel), plutôt "commercial".
Renoir fait appel au docteur pour soigner un de ses modèles, la jeune Ana Leboeuf. Gachet la soigne, ce qui n'empêche pas la mort de frapper. pour le remercier, Renoir lui offre un portrait très frais d'une jeune fille (vue de 3/4 arrière).
Le docteur meurt à l'âge de 81 ans. Il est inhumé au Père-Lachaise. Ses enfants ne travaillent pas, et vivent en vendant des œuvres collectionnées par leur père : un tiers de la collection s'en va. En parallèle, Louis acquiert tout ce qui concerne son père et garde tous les objets (palette, matériel de peinture, natures mortes) et lettres. Son hostilité à dévoiler les œuvres de la collection a fait croire qu'il fabriquait des faux. mais il: était un piètre coloriste, et la touche de Van Gogh paraît difficile a imiter. Dès lors que les œuvres ont atteint des côtes élevées, il n'est pas surprenant que des amateurs, prétendus spécialistes de Van Gogh, inventent une polémique. D'où cette exposition.

Pierre-Yves Landouer, le 8 mars 1999