La collection Havemayer

Exposition "La collection Havemayer, Quand l'Amérique découvrait l'impressionnisme" au Musée d'Orsay

M. Havemayer et sa femme ont collectionné habillement des dizaines d'oeuvres européennes, dans les années 1880-1920, précisément à l'époque de l'impressionnisme. M. Havemayer s'est enrichi dans le sucre quand d'autres s'enrichissent dans la sidérurgie. Ils ont été souvent les premiers américains à acheter des tableaux impressionnistes, grâce au marchand Durand-Ruel, qu'ils ont pratiquement sauvé de la faillite en 1885 (parce que les Impressionnistes ne se vendaient pas). Ils ont vaincu les réticences de Monet qui ne voulait pas vendre à des Américains. On raconte que le peintre Degas était très regardant sur le genre de ses clients. Il fallait être ni trop humble ni trop arrogant. M. Havemayer, qui n'était pas humble, sut conquérir le maître en se montant pas trop arrogant. Pour leurs achats, ils se font conseiller par l'Américaine Mary Cassatt.

Quelques tableaux remarquables sont exposés :

Deux portraits ont la particularité de se compléter (le premier regarde vers la gauche, le second vers la droite).

"Las Majas" (femmes au balcon) attribué à Goya. Les Espagnols avaient l'habitude de copier les tableaux exportés, à tel point que certaines copies ont été vendues pour des originaux. La touche du peintre est unique (voilage, velours), ce qui le distingue souvent des copistes. Dans le cas présent le regard des deux femmes manque de connivence, ce qui fait penser qu'il s'agit d'une copie.

Courbet : il peint en plein air mais sa pâte est sombre, hivernale, presque triste, comme les scènes de genre (travailleurs de ce siècle industriel). Les femmes sont typées, mais pas jolies. Les robes sont d'un noir profond. Certains tableaux ont une connotation érotique. Madame Havemayer convainc son mari d'acquérir "la jeune femme à la vague" (buste nu émergeant des flots)

De Corot, ils achètent uniquement des scènes de genre ou des portraits, qui ne sont pas les œuvres les plus connues de ce merveilleux paysagiste.

Manet fait penser quelque peu à Courbet, quand il aborde les portraits espagnols. Il les peint sans avoir visité ce pays. Les fonds sont neutres, et les vêtements sombres, comme chez Goya. Le portrait de Clémenceau va au-delà du portrait. Il interprète la qualité du personnage, en lui donnant une stature forte, et en lui dessinant un large front. Le tableau n'eut pas l'agrément de son modèle qui le refusa... En revanche le Jeune homme en blanc et la jeune femme en bleue, sur une barque, sont éclatants de lumière. Manet aborde aussi le genre "historique", non pas en regardant en arrière, mais en observant un événement contemporain : l'affrontement entre nordistes et sudistes américains, au large même des côtes françaises (Boulogne).

Monet fait triompher le plein air. Il adore retourner aux mêmes endroits, le matin, le midi, le soir, en été ou à d'autres saisons, pour jouer et jouir des changements de lumière. Sur la seine, il peint en barque, toujours au même endroit, jour après jour. La photographie inspire des tonalités contrastées, noir et blanc des habits, et les cadrages découpés et atypiques pour un peintre.

Degas excelle dans le cadrage new look. Très beau tableau de danseuses, son sujet favori. Une danseuse, insignifiante par rapport au personnage central, est coupée en deux. Un personnage en habit noir se prolonge et se confond même avec les clés d'accordement des instruments à corde. J'imagine les violoncelles au premier plan, dont seul le haut dépasse. Degas recréé la matière. il gratte la peinture pour l'alléger, ou bien utilise du pastel, diaphane, aérien. Il devient presque aveugle et abandonne progressivement la peinture, pour ne s'exprimer que dans la sculpture de cire, comme un pianiste qui sent son art au bout des doigts.

Enfin Cézanne : natures mortes, paysages de forêt de Fontainebleau, paysage à la Sainte-Victoire. Tous des grands classiques. La nature morte superpose des vues sous divers angles : la table est vue de dessus, les pommes sont vues de face et on a l'impression qu'elles vont tomber. Le mur du fond est décalé, et la ligne qui le ponctue est en zig-zig. Picasso n'aura qu'à s'en inspirer. Les paysages montrent le même travail de la matière, traitée au couteau, par masses robustes. Le champ vert du lointain ressort, grâce à sa clarté, alors que le premier plan est terne.

Quelques vases de Gallé et un fauteuil de Tiffany attestent du bon goût des Havemayer.

Pierre-Yves Landouer, le 5 décembre 1997