1. Le premier Gothique (1135-80)

Il se développe en Île-de-France. Il se caractérise avant tout par des voûtes en croisées d'ogives de plus en plus hautes :

 

abbatiales, cathédrales :

début des travaux

hauteurs de voûtes

abbatiale Saint-Denis

1135 (façade, narthex), 1140 (chœur)

(1)

St-Étienne de Sens

1140

24,4 m

ND de Noyon

1140

17 m (2)

abb. Saint-Germain des Prés (3)

1145 (chœur)

 

ND de Chartres

1145 (façade seule)

 

ND en Vaux (Châlons)

1150 (chœur)

20,6 m

ND de Senlis

1153

18 m

ND de Laon

1160

22,7 m

(1) Pierre de Montreuil rehausse la voûte à partir de 1247.
(2) en 1504, un incendie ravage la cathédrale. La voûte est rehaussée à 24 m.
(3) la nef est reconstruite de 999 à 1021, sans voûte encore, mais simplement charpentée.

 

A titre de comparaison, Marie-Madeleine de Vézelay a une voûte de 18,5 m de hauteur, pour une largeur de 10,6 m. Les nombreuses cathédrales romanes du sud de la France (voir p 23) ont des voûtes à 15-20 m.
Le gothique a été "inventé" à l'abbaye de Saint-Denis par l'abbé Suger, en 1137. D'abord, la façade est reconstruite de 1137 à 1140. Pour la première fois, la croisée d'ogives est utilisée à grande échelle, dans le narthex. Ensuite, de 1140 à 1144, le chœur est reconstruit. La décision de reconstruire le chœur date de 1125. Le but est de faciliter la circulation des pèlerins autour de la châsse de saint Denis, premier évêque de Paris, décapité en 280 sur le Mont Martre. La légende dit que le saint aurait pris sa tête pour marcher jusqu'au site nommé en son honneur Saint-Denis. La première basilique fut construite par sainte Geneviève, à la fin du Ve siècle, à l’emplacement de la tombe du saint, puis reconstruite en style roman. Lieu de pèlerinage, Saint-Denis était aussi un lieu de rassemblement pour la foire du Lendit, restaurée en 1109 (on verra plus loin la corrélation entre la prolifération des églises et le développement du commerce). L'abbaye fut richement dotée par les Mérovingiens, tel Dagobert qui y fut inhumé en 639. Depuis la mort de Childebert (558), fils de Charlemagne, et roi de l'Île-de-France, les rois étaient également enterrés dans une abbaye proche de Paris : à Saint-Vincent-Sainte-Croix (saint Vincent : diacre de Saragosse, martyr à Valence en 304), qui n'est autre que l'actuelle Saint-Germain des Prés, renommée en l'honneur de Germain, évêque de Paris à l'époque de Childebert. Les Carolingiens qui se substituèrent aux mérovingiens, avec l'appui de l'abbé de Saint-Denis, firent de l'église le théâtre des cérémonies royales. Le rituel du sacre, emprunté à la tradition hébraïque, est institué par Pépin le bref pour donner un caractère religieux à l'intronisation du roi de France.
Bien qu'il ne soit pas d'ascendance noble, Suger reçoit son éducation aux côtés du futur roi Louis VI, dont il restera très proche. En 1122, il est élevé au rang d'abbé (équivalent à un évêque) ou directeur de l'abbaye, qui devient la nécropole de rois de France. Il la dirige jusqu’à sa mort, en 1157. Suger est tout à la fois un agronome, un historien (qui se consacre aux rois contemporains), un administrateur, et un diplomate. Diplomate, il conseille au roi d'unifier les vassaux autour de l'oriflamme de Saint-Denis (qui restera le drapeau national jusqu'à Azincourt), pour faire face à la menace des Anglais et des Allemands coalisés en 1124. Il réunit les vassaux, plus enclins aux exploits individuels, qu'au soutien du roi de France, et convainc le pape Calixte II, cousin du roi Louis VI, d'accepter cette amalgame politico-religieux. Cela suffit à décourager les assaillants. À la mort de Louis VI, en 1137, Suger reste proche du nouveau roi, Louis VII. Administrateur : il le prouve en assurant la régence (1147-49) en l'absence du roi Louis VII parti reconquérir la Terre Sainte (Deuxième Croisade).
Petit retour en arrière :
Au temps de Louis VII, le royaume de France se limite au bassin parisien. Depuis la mort de Clovis, en 511, le pays a été divisé entre ses quatre fils (dont Childebert, pour l'Île-de-France) et écartelé par les rivalités. Selon la tradition franque tous les fils du roi défunt se partagent lacouronne. Charlemagne, sacré empereur en l'an 800, restaure un empire chrétien puissant, mais de courte durée. À sa mort, l’empire est à nouveau morcelé à l’intérieur, miné par des querelles de famille et attaqué de l’extérieur (Normands, Maghiars, Sarrasins). Bernard, petit-fils de Charlemagne, est assassiné par son oncle Louis Ier le Pieux, en 818 ; le roi Charles le Gros est destitué en 887 au profit de son neveu, auquel succède, pendant 10 ans, le duc des Francs, Eudes, aïeul d'Hugues Capet. Les comtes et ducs jouissent de pouvoirs étendus tandis que l'archevêque de Reims et l'évêque de Laon détiennent des prérogatives comtales sur leurs cités (l'archevêque de Reims est élevé au rang de comte en 940 ; il peut, et doit en cas de besoin, lever des troupes !), de telle sorte que la fonction royale est amoindrie et moins attirante que l'administration directe d'un comté. Le pouvoir du roi ne teint que par les alliances des ses vassaux, tous près à arbitrer en fonction de leurs intérêts et à offrir leur soumission à celui qui leur laissera le plus d'autonomie. Le frère d'Eudes, Robert Ier, aurait pu monter sur le trône mais la tradition franque interdit le cumul des charges et il aurait du abandonner à un allié ou un membre de sa famille le siège de duc. En 936, le duc des Francs Hugues le Grand va même jusqu'à faire mander le jeune Louis qui vit à la cour d'Angleterre pour lui offrir la couronne. Louis est sacré à Laon. Il joue véritablement son rôle de roi et tente d'unifier le royaume en reprenant Laon et Reims, puis, en occupant la Normandie. Mais les équilibres d'alliances sont fragiles. Hugues le Grand se retourne contre son protégé qui prend trop de hauteur, et s'allie à son ennemi héréditaire, Herbert de Vermandois. Louis est fait prisonnier par les Normands qui le livrent à Hugues le Grand (945).
En mai 987, le dernier roi carolingien, Louis V, meurt d'un accident de chasse dans la forêt qui s'étend de Senlis à Compiègne. Il est prestement enterré à Compiègne et, après quelques semaines de tractations,  l'archevêque Adalbéron, de Reims, propose aux barons réunis dans le château de Senlis d'élire Hugues Capet (Surnommé "Capet", à cause du manteau, ou cape, de saint Martin, conservé à Saint-Martin-de-Tours, dont il détenait l’abbatiat laïc.), comte de Paris et duc des Francs. Les deux successeurs potentiels sont Hugues Capet, de la famille robertienne (voir Annexe), et Charles de Lorraine, oncle du défunt roi, mais qui a eu la mauvaise idée de reconnaître l'empereur Otton de Germanie (un "étranger"). On lui reproche un mariage trop modeste, avec la fille d'un arrière-vassal d'Hugues, et l'archevêque de Reims a peur des visées de Charles sur la Lorraine. Hugues, âgé de 46 ans (ce n'est donc pas un jeunot), a la faveur des grands, en raison de ses qualités d'intégrité et de consensus. Il est pieux, raisonnable et prudent, ami des évêques (comme Aldabéron) et des moines (comme l'abbé Mayeul de Cluny), suzerain obéi de beaucoup de comtes. Bien qu'il ne gouverne en direct que peu de domaines et qu'il ait renoncé à ses honores abbatiaux (il a confié Morienval et Saint-Aignan d'Orléans à des fidèles ; Saint-Maur-des-Fossés, Saint-Germain-des-Prés et Saint-Denis à son ami, l'abbé Mayeul de Cluny, tandis que le puissant comte de Blois lui revendique la vassalité de Marmoutier et Saint-Martin-de-Tours), Hugues Capet jouit du soutien total des comtes de Senlis, Corbeil, Melun, Dreux et Vendôme, et d'un puissant réseau d'amitiés tissé par ses ancêtres sur les territoires situés au Nord et à l'Est de la Seine (comté de Troyes, comté de Vermandois, comté de Soissons, comté de Flandre et duché de Bourgogne). En 991, le prétendant Charles et le nouvel évêque félon de Reims seront définitivement mis hors d'état de comploter : ils seront enlevés par les partisans de l'évêque de Laon et livrés à Hugues Capet.
En juillet 987, Hugues Capet est sacré à Noyon. Il inaugure la dynastie des Capétiens et fait de Paris la capitale du royaume (Charlemagne avait choisi Aix-la-Chapelle). La nouvelle dynastie des Capétiens ouvre une ère d'expansion et d'alliances, qui s'éteindra en 1328, à la mort de Charles IV le Bel (annonçant la guerre de Cent Ans).
Le pape (qui réside à Latran, au sud de Rome) recherche toujours un appui temporel depuis sa rupture d’avec l’Empire d’Orient. La brouille est née de la condamnation des images (iconoclasme) déclarée par l’empereur byzantin Léon III. Les conciles de 787 et 843 réfutent l’iconoclasme. Mais la brouille est consommée, et le pape décide de se placer sous la protection du roi de France, Charlemagne, qu'il sacre Empereur en l'an 800. Ce couronnement impérial confirme la séparation de l'Église d'Orient et l'Église d'Occident, séparation que scelle définitivement le Grand Schisme de 1054. Le pape s'appuie sur le royaume de France, parce que, sur l'échiquier occidental, c'est le royaume le plus puissant. Le Roi de France est le représentant temporel du pouvoir divin. Il est l'élu de Dieu. Son sacre a lieu dans une cathédrale, le plus souvent à Reims (comme Clovis, en l'an 496, et Charlemagne, en l’an 800). En 1088, un enfant de Champagne (Châtillon-sur-Seine), ancien chanoine de Reims, et  grand prieur de Cluny est élu pape : Urbain II. Il prêche la première croisade en 1095. Urbain IV, qui sera élu en 1262, est également champenois (originaire de Troyes).
A l'Est, le Saint Empire romain germanique a été fondé par Othon Ier en 962 avec le soutien du pape Jean XIII. Entendant subordonner l’Église à l’autorité du Saint-Empire, tout en contribuant à la propagation du christianisme, il dépose le pape qui l’a couronné, l’année suivante. L’Empire réunit, au XIIe siècle, un ensemble hétéroclite d'États, de la mer baltique jusqu'à Rome, pendant que se recompose le royaume français. La querelle des investitures oppose toutefois le roi et le pape, le premier prétendant nommer les évêques, pour mieux contrôler leurs pouvoirs sur le peuple et leur richesse. Le concordat de Worms en 1122 entre le pape Calixte II et l'empereur germanique Henri V met fin à cette querelle : l'Église a le droit d'élire les évêques, et l'investiture par l'anneau et la crosse sera effectuée par le clergé. Cependant, les élections se dérouleraient en présence de l'empereur, qui conférerait les terres et revenus attachés à l'évêché à travers l'investiture par le sceptre, symbole sans connotation spirituelle. Malgré le concordat, l'Église ne pourra jamais exercer au Moyen-Âge un contrôle complet sur la nomination des évêques, et le problème resurgit sous différentes formes.
A partir de 1090, les Croisades sont un des phénomènes marquants de cette époque (voir Annexe 2). Elles sont la poursuite, vers l'Orient du mouvement de reconquête entamé en Espagne, en réaction à la poussée des musulmans et des Turcs. Elles influenceront de deux manières le gothique : d’une part, l’arrivée de saintes reliques, en Occident, justifie pèlerinages et édifices adaptés ; d’autre part, l’art byzantin (voûtes de Sainte-Sophie, iconographies) renouvelle l'art traditionnel du Moyen-Âge.
L’Angleterre passe sous le contrôle du duc de Normandie lorsque Guillaume Ier, dit le Conquérant, est sacré roi d’Angleterre le jour de Noël 1066, à l’abbaye de Westminster. Il réorganise le système féodal et administratif de l'Angleterre et, par le serment de Salisbury (1086), tous les seigneurs, qui bénéficiaient d'une quasi-indépendance sous ses prédécesseurs anglo-saxons, lui jurent fidélité, consacrant ainsi le principe de l'allégeance directe de chaque seigneur à la puissance royale. Les seigneurs reconnaissent la compétence juridictionnelle des tribunaux locaux que Guillaume maintient en place avec de nombreuses autres institutions anglo-saxonnes. Les tribunaux ecclésiastiques et séculiers sont séparés et le pouvoir pontifical sur les affaires de l'Angleterre est fortement limité.