Les cathédrales

Vue de l'extérieur, la cathédrale (littéralement, "cathédrale" vient de cathedra, la "chaire" de l'évêque) représente la Ville céleste, c'est pourquoi elle ressemble à une ville défendue par des tours et des créneaux. Pour la façade de Saint-Denis, achevée en 1140, Suger s’inspire des façades de Bourgogne à 2 niveaux et des façades normandes à 2 tours. Pour le chevet, l’architecte de Saint-Denis cherche à unir les masses et à fondre les volumes, contrairement à l'architecture romane qui juxtapose les masses et additionne les volumes.
La sculpture monumentale se diffuse dans les cloîtres et à l’intérieur des édifices. Saint-Denis introduit le principe du cloître sculpté de statues-colonnes qui se répand alors : Saint-Maur-des-Fossés, Beauvais, Sens et surtout Notre-Dame-en-Vaux, à Châlons-sur-Marne. Le gisant apparaît comme le correspondant horizontal de la statue-colonne. Il se répand dès 1150, à partir des gisants royaux de Saint-Germain-des-Prés. Le portail de Saint-Denis est orné des premières statues-colonnes aux piédroits, qui jusque là étaient encastrées sous un dais ou dans une niche. Elles participent à la tension verticale du monument. Les principes du roman sont souvent appliqués : l'ouest (le couchant) montre le Jugement dernier (portail central). En général, le portail de droite est dédié à la Vierge et celui de gauche au saint patron, par exemple saint Étienne. À l'intérieur, le côté au Nord (froid) est consacré à l'Ancien Testament, au quel correspondent, sur le Midi (au chaud), les représentations du Nouveau Testament. Les monstres vont disparaître (le lion, pour l'Antéchrist ; le dragon, pour l'esprit du mal ; l'aspic, sorte de serpent, comme emblème du péché ; le basilic, coq à queue de serpent, dont le regard est mortel). Du point de vue plastique, les plis des drapés taillés dans la pierre reproduisent les formes obtenues par la technique du repoussé dans le travail du métal. Les visages sont traités par grandes masses aux plans rompus, leur étrangeté est soulignée par les perles de verre qui garnissent les yeux. De même, l'intérieur de Saint-Denis est peuplé de statues d'anges ou de saints, et éclairé par des vitraux aux couleurs chatoyantes, rouge comme le rubis et bleu comme le saphir. Les douze colonnes du chœur symbolisent les douze Apôtres, en pendant aux douze colonnes de la crypte qui figurent les douze prophètes.
La cathédrale de Sens (1140-1176, sauf la façade, plus tardive) est aussi innovante que l'abbatiale de Saint-Denis. La cité de Sens fut rattachée à la Couronne en 1055, et devint le siège de l'archevêché dont dépendaient les évêchés de Paris, Chartres et Meaux, les premiers à être dotés de cathédrales gothiques, ainsi que Auxerre, Orléans (cathédrale détruite par les protestants et reconstruite au XVIIe siècle), Nevers et Troyes (cathédrales postérieures à 1200). La cathédrale de Sens est typique du premier gothique : les travées sont regroupées deux par deux et coiffées par des voûtes sexpartites bombées. La nef est une suite de volumes séparés par les arcs formerets imposants, qui reposent sur des colonnes cantonnées, continues jusqu'au sol. Le chœur semble prolonger la nef, sans que le transept ne rompe cette impression de continuité. Les arc-boutants y sont utilisés, peut-être pour la première fois, à la place des contreforts dissimulés dans les combles des bas-côtés. Mais il n’y a pas de chapelles rayonnantes, et seulement une chapelle axiale, comme dans la tradition bourguignonne et anglo-normande. Sens accueillit le pape Alexandre III (1163-64) ainsi que l’archevêque de Canterbury, Thomas Becket, en exil de 1166 à 1170.
Ce sont souvent des incendies qui ravagent les édifices romans et suscitent une reconstruction au goût du jour. Les voûtes en pierre serviront à limiter les risques et les conséquences des incendies. L'incendie en 1194 de la cathédrale mariale (dédiée à la sainte Vierge) de Chartres est particulièrement dramatique. La ville est en grande partie détruite. Les habitants, qui sont fiers de leur cathédrale et de la relique de la tunique de la Vierge (offerte par le roi Charles le Chauve en 876), y voient un signe négatif. Mais la relique n'a pas brûlé. Elle a été préservée dans la crypte qui a résisté à l'effondrement des poutres enflammées et aux coulées de plomb en fusion. Par un coup de génie, l'évêque organise une grande fête pour exhiber les reliques, ce qui redonne le moral à la population, sauve le centre de pèlerinage marial, et du même coup réhabilite le centre d'échange et le marché. Tout le monde y trouve son compte. Dans la foulée, il lance le chantier de la cathédrale, sur les bases de la crypte romane. On pense en fait que la reconstruction était déjà envisagée et un début de financement constitué avant l'incendie, tellement les travaux ont été rapides.

cathédrales incendies reconstruction
ND de Laon 1112 1160
ND de Noyon 1131 1140
ND de Lisieux 1136 (une partie de la ville brûle) 1160
ND de Bayeux 1160 1180
Canterbury 1174 même année
Chichester 1187 même année
St-Étienne de Sens 1188  
Tours 1188  
St Pierre-St Paul de Troyes 1188 1208
ND de Chartres (1) 1194 même année
ND de Strasbourg plusieurs fois au XIIe siècle 1230 (nef)
ND de Rouen 1200 même année
Magdebourg 1207 1209
ND de Reims (2) 1210 1211
Nevers 1211  
ND d'Amiens 1218 1220
St-Pierre de Beauvais 1225 même année
Châlons-sur-Marne 1230  
Beauvais à nouveau 1258  

                (1) Chartres brûle en 1020 : on reconstruit l'édifice en style roman.
                A nouveau en 1134 : on reconstruit la façade et la voûte en charpente.
                (2) l'incendie aurait été déclenché par l'évêque.