Les dieux égyptiens

Quelques principes généraux sur la mythologie :

1 -     elle a évolué tout au long des 3 000 ans de l'histoire égyptienne ; aussi n'y a t'il pas une mythologie unique mais tout un ensemble évolutif, contradictoire qu'on ne peut pas résumer. Tout au plus peut-on parler de la mythologie à telle époque, par exemple au temps des Ramsès. La mythologie n'abandonne jamais une idée dépassée : elle additionne, modifie le sens, affirme son contraire, dans une continuité déconcertante.

2 -     elle varie avec les régions : il n'y a pas une mythologie nationale, mais des mythologies, celle d'Héliopolis et aussi celle d'Hermopolis, celle de Thèbes et celle de Memphis ( 1), que les gouvernants s'efforcent d'imposer, sous leur règne, à l'ensemble du pays qu'ils contrôlent. Dans chaque "centre religieux", un dieu domine, "le père des dieux". Il a une femme, et un fils, et eux trois, ils forment une triade :
        - Atoum, le soleil couchant, à Per-Rê, renommée par les Grecs, Héliopolis, la "ville du soleil" (cf § 13 et 21),
        - Ptah à Memphis (cf § 18), associé à Sekhmet et Imhotep ; son incarnation est le taureau (Apis). Il est le père de Nefertoum.
thot        - Thot (à droite)à Hermopolis (cf § 15 et 38), époux de Sechat.
        - Amon, autre dieu solaire, à Thèbes (cf § 16), époux de Mout, et père de Khonsou.

Suivant la dynastie régnante, la mythologie dominante s'attache à réintégrer les dieux des autres régions :
- ainsi, sous la XIème dynastie, les pharaons originaires d'Hermonthis (20 km au Sud de Thèbes) imposent leur dieu Montou (cf § 44).
- vers 2000 av. J.C., les princes de Thèbes, qui réunifient l'Empire, généralisent le culte d'Amon, et l'associent au dieu Rê d'Héliopolis, en le renommant Amon-Rê. Il dominera jusqu'à la conquête d'Alexandre le Grand (332 av. J.C.), avec toutefois les intermèdes du culte d'Aton (Aménophis IV ou Akhénaton, -1500), du culte de Bastis (dynastie Lybienne, 945-750 av. J.C.) et du culte de Neïth (dynastie Saïte, 633-525 av. J.C.).
- les Grecs, qui occupent le pays sous la dynastie des Ptolémées (IVe siècle av. J.-C.), assimilent les dieux égyptiens. Il s'agit d'une forme de syncrétisme, qui respecte les dieux locaux, et les transpose pour qu'un Grec et, plus tard un Romain, puisse s'adonner à ce culte tout en vénérant ses propres dieux.

Quelques traits de caractère des Egyptiens que révèle la mythologie :

3 -     les Egyptiens étaient préoccupés par la mort caractère mélancolique ;

4 -     ils adoraient les animaux, pour eux-mêmes ou pour les qualités qu'ils incarnaient ; les animaux sont omniprésents, aussi bien dans la mythologie, que dans l'écriture et la langue. Leur nom en égyptien dérivent souvent du cri de l'animal (le chat se dit miou, le bélier se prononce ba, le lion est ro et la grenouille, kroa). Les signes hiéroglyphiques d'animaux désignent des lettres (le chat, miou, désigne le "M"). Par ailleurs, ils ont leurs sanctuaires, Hermopolis pour l'ibis et le singe, le Fayoum pour le crocodile, Bubastis pour le chat, Elephantine pour le bélier, Memphis pour le taureau.

5 -     la vie se limite aux berges du Nil ; l'eau est porteuse de vie (limon fertile) et de mort (inondations, bêtes sauvages). Les animaux symbolisent cette dualité : le crocodile, animal amphibie, hante les marécages. On le redoute et on le craint à la fois. La vache nourricière est assimilée à la fécondation de la crue du Nil. Enfin, le taureau se dit hapis, avec la même racine que hep, "l'inondation".

6 -     peuple d'agriculteurs, vivant de la terre et dépendant des caprices météorologiques, il attachait de l'importance aux forces cosmiques dont il déduisait des rites ésotériques ; liaison entre le ciel et le monde animal, la ronde des étoiles est imagée avec des animaux : le zodiaque ou zodiacon, en grec, signifie "la roue des animaux".

7 -     peuple tolérant, il adoptait les divinités des peuples vaincus et celles des peuples riverains, formant avec ces apports un culte syncrétique. Les dieux aussi sont hospitaliers et voyageurs : ainsi leur culte se répand depuis le "centre religieux" (par ex. ptah de Memphis a un temple à Karnak, près de Thèbes et d'Amon).

8 -     la dualité Nord-Sud, delta, rives du Nil, et la dualité Est-Ouest entre les rives du Nil, seule zone habitable (baptisée Kemet, ou "terre noire" en raison du limon fertile) et le désert (Deshert, "terre rouge") se retrouve dans les mythes (mythe d'Osiris et de Seth).

Ex illustrant les § 2, 5 et 6 :

9 -     culte importé par des Libyens et pratiqué d'abord dans le Sud : culte du faucon, Horus, symbolisant le ciel, la pluie et donc source de la vie. Vers l'an - 3100, Ménès, adorateur d'Horus, unifie la Haute et la Basse Egypte (portera une couronne rassemblant les deux couronnes royales, le pschent), fonde la ville de Memphis, en face d'Héliopolis et généralise le culte d'Horus. A partir de lui, les pharaons seront considérés comme descendants d'Horus (voir aussi §30).

10 -   culte importé également par des Libyens : culte d'ament, plus tard assimilée à hathor.

11 -   culte importé des îles méditerranéennes et pratiqué d'abord dans le Nord (delta du Nil) : culte du soleil, , aussi considéré comme source de la vie.

12 -   en Moyenne Egypte, Osiris, dieu du Nil et de la fertilité (elle aussi, nécessaire à la vie agricole), supplante khentamentyou, "celui qui est à la tête des Occidentaux", divinité d'Abydos.

13 -   culte introduit de Canée, par les captifs du Nouvel Empire : Haroun est adoré à Giza, et assimilé à Harmakhis, un des fils d'Horus.

14 -   culte de la déesse guerrière anat, importé par les captifs syriens au Nouvel Empire, à Tanis et Hermopolis. Elle est assimilée à Isis.

15 -   culte de la déesse du Nil, anoukis, d'origine nubienne, ramené par les soldats égyptiens. Elle est considérée comme la fille de khnoum et satis. Elle porte deux cornes d'antilope.

16 -   les dieux locaux sont assimilés : au Nouvel Empire, la dynastie de Thèbes identifie Khonsou à Thot d'Hermopolis. Mout de Thèbes est assimilé à Amaunet d'Hermopolis, épouse d'Amon. Ceci facilite la généralisation du culte de la triade de Thèbes.

Qui est chargé du culte ?

Le Pharaon (nom donné au roi à partir de la XVIIIéme dynastie) est considéré comme le descendant des dieux, d'Horus ou de (2), et pour affirmer cette origine, on prétend que le dieu est venu s'unir à la mère du pharaon. Mi-dieu, il est l'intermédiaire entre les dieux et les hommes. Lui seul peut accéder aux naos où siège la statue divine. Il est représenté tenant le fléau et la crosse royale, insignes du pouvoir (et vêtu d'un simple pagne, pour faciliter ses mouvements dans la prière). Il reçoit, chaque matin, l'élixir de la vie, Ankh. A sa mort, il devient dieu et son tombeau bénéficie d'un culte spécifique.
Il délègue ses pouvoirs à des "grands prêtres", choisis dans la noblesse terrienne (et récompensés par des domaines terriens). Ils jouiront de nombreux pouvoirs, comme celui d'administrer le nome (région) au nom et pour le compte du pharaon.
Le pouvoir grandissant des prêtres d'Amon (enrichis et puissants, ils se mêlent de politique et s'éloignent du peuple) et l'influence de la Mésopotamie (où se développent des cultes monothéistes) seront à l'origine de la révolution monothéiste d'Aménophis IV (3), qui change son nom en Akhenaton (4), en l'honneur du nouveau dieu solaire, Aton. Le sanctuaire est déplacé de Thèbes à Tell-el-Amarna. Le grand prêtre de Thoutânkhamon, Ay, sera pharaon (1339-28). Il rétablira le culte d'Amon. Son successeur est un général, Horemheb, qui a épousé une princesse de sang royal (il signe le traité de paix avec les Hittites).

En quoi consiste le culte ?

Le rite sert à maintenir l'équilibre du monde et l'harmonie de l'univers, la maat. Chaque début de décade (l'équivalent de notre dimanche (5), la statue du dieu est enduite de parfums, comme un individu qui ferait sa toilette, puis elle est vêtue des belles étoffes, chaussée de sandales (signe de richesse) et elle reçoit des offrandes alimentaires (répertoriées dans des livres de comptes).
Une fois par an, lors de la "fête patronale" (chaque ville ou village a son "saint patron" pour reprendre une terminologie chrétienne), la statue est promenée en procession (origine des processions saintes du christianisme ?) dans la ville et en barque sur le Nil (qui n'est jamais loin). Le peuple profite de cette occasion pour soumettre au dieu des doléances privées (par exemple des litiges de voisinage ou familiaux). Le dieu s'arrête, le pharaon, qui parle au nom du dieu, juge l'affaire. Les prêtres sont aussi appelés comme juges.

Le mythe de la création du monde :

Il n'y a pas un seul mais quatre mythes sur ce sujet : un par centre religieux.

17 -   dans la cosmogonie d'Héliopolis, il y a d'abord un Océan cosmique, appelé Noun, qui n'a pas de représentation humaine ni animale. C'est le ciel étoilé.
Il fallut l'agiter (un peu comme dans la mythologie indienne), pour créer la terre et le monde. La terre est, par rapport à cet univers cosmique, une colline (6) .
Atoum apparut en se créant tout seul. Il est bisexué. C'est le créateur universel et le "père des dieux" :

ATOUM (soleil couchant)

CHOU (air) et TEFNOUT (humidité)

GEB (terre) et NOUT (ciel)

↓              ISIS - OSIRIS - NEPHTYS - SETH

            RE (7)                               ↓                                         
      ANUBIS
                                         
 HATHOR-HORUS              
                            
HARSOMTOUS  et   IHY                                          

La bonne nouvelle de la création du monde fut propagée par le héron cendré, bennon.

ptah 18 -   dans la cosmogonie de Memphis (de Men-Néfé, "la ville de la pyramide"), le père des dieux n'est pas Atoum mais Ptah (prononcer "tar"]. Il crée les hommes et leurs âmes (ka). Puis, il leur confie l'artisanat, les arts, la sculpture et l'architecture. Il est le patron des artisans, le créateur des métaux et l'inventeur des techniques. Les Grecs l'assimilent à Héphaïstos, ou Vulcain, dieu du feu et des forgerons, fils de Zeus et d'Héra.
       - il est représenté sous forme humaine, les bras collés au corps, comme une momie, et le crâne rasé, comme les prêtres.
       - il est accompagné par Thot, dieu de la sagesse, de la culture et de l'écriture (représenté soit sous forme d'ibis, soit sous forme de babouin). Voir §42.

sekhmetPTAH (artisans) et SEKHMET (lionne)(à gauche)

NEFERTOUM

nefertoumVénéré dans la région de Memphis, il est représenté en général coiffé d’un nénuphar surmonté de hautes plumes, ou simplement comme la fleur couronnée de plumes. C'est peut-être à l'origine le nénuphar qui émerge de l'océan initial, première manifestation de vie qui fait jaillir la lumière sur le monde et l'emplit de son parfum bienfaisant. Il se ferme la nuit et s'épanouit au matin accompagnant le cycle du soleil auquel il a été assimilé.


1 -    Men-Nefer, "stable est la beauté" (du pharaon ?), a été traduit en "Memphis" par les Grecs.

2 -    Sauf les Ramsès, qui descendent de Seth (voir # 23).

3 -    "Amon est constant".

4 -    "qui plaît à Aton".

5 -    L'année est composée de 12 mois de 30 jours, eux-mêmes regroupés en trois décades. Cinq jours épagomènes, anniversaires des enfants de Nout, la complète.

6 -    La forme pyramidale du tombeau de Djéser découlerait de cette image de colline cosmique.

7 -    La cosmologie d'Héliopolis situe Ré à ce niveau dans la généalogie.