Les Théâtres parisiens IV

Un nouveau décret libéral (1864)
Le décret de 1864 soulève la chape qui enferme les théâtres. Ainsi naît le théâtre du Bataclan, bd Voltaire (11ème arr.). L'architecte Charles Duval lui donne une allure de pagode chinoise, avec des toits en tuiles, aux bords relevés. La salle a la réputation de spectacles de "mauvais goût". Contrairement à la règle du théâtre, le foyer-bar est intégré à la salle, comme dans le concept du "café-concert". La gouaille, qu'aurait appréciée Toulouse-Lautrec, se presse autour du bar, avec un œil distrait sur la scène. L'ère du cinéma détourne la salle de sa vocation théâtrale, de 1930 à 1953, vocation qu'elle ne retrouve qu'en 1983.
Dimensions du Théâtre du Bataclan : la salle (refaite en 1994) mesure 23 m de large, 25 m de profondeur. Elle a 1 balcon et une jauge maximale de 1.500 places (réduite en fonction des spectacles qui peuvent occuper une partie de l'orchestre). La scène fait 13 m de large, 9 m de profondeur, et 10 m de hauteur (sous gril).
En 1869, sur un des nouveaux boulevards du baron Haussmann (2, bd des Capucines), non loin du Palais Garnier, en construction, un nouveau théâtre se cache sous une coupole d'angle (à l'angle de la rue de la Chaussée d'Antin, qui mène vers la nouvelle perspective de l'église de la Trinité) : le Vaudeville. L'architecte Auguste Magne conserve les salles de l'angle qui appartenaient à l'hôtel de Montmorency. La mode du cinéma en aura raison en 1925 (arch. Buysen et Ventry).
La même année (1869), un autre théâtre ouvre, le Château d'eau, 50, rue de Malte (11ème arrondissement). Reconverti en salle de music-hall, il brûle en 1925. Reconstruit en cinéma en 1931, il retourne au music-hall en 1936 (l'Alhambra).
A l'extérieur immédiat de Paris, sur le boulevard Saint-Martin (au n°20, dans le 10ème arrondissement), deux théâtres s'installent en 1873 : le Théâtre de la Porte Saint-Martin et le Théâtre de la Renaissance. Il y en a même eu un troisième, le Théâtre de l'Ambigu comique, situé à l'autre bout du pavé de bâtiments, sur l'actuel square Johann Strauss (il a été construit en 1828, pour remplacer le théâtre Ambigu du bd du Temple, datant de 1769, mais détruit par un incendie en 1827). Tout a débuté avec l'incendie, en 1781, de l'Opéra du Palais-Royal. La reine Marie-Antoinette a fait construire une salle provisoire, à la Porte Saint-Martin, qui brûle à son tour en 1871 (pendant l'insurrection de la Commune). Deux ans plus tard (1873), le Théâtre de la Porte Saint-Martin remplace les ruines (architecte : de la Chardonnière).
théâtre saint-MartinDimensions du Théâtre de la Porte Saint-Martin : la salle mesure 14 m de large, 14 m de profondeur. Elle a 4 balcons dont un poulailler vertigineux, pour une jauge de 650 places. La scène fait 14 m de large, 9 m de profondeur, et 13 m de hauteur (sous gril). Les machines traditionnelles en bois existent toujours.
Le Théâtre de la Renaissance (architecte : Charles Delalande) occupe un terrain exigu, bien plus petit que son voisin, le Théâtre de la Porte Saint-Martin (il occupe l'emplacement d'un restaurant incendié sous la Commune). Pourtant, il a une plus grande capacité. Sa salle est surélevée au dessus du hall d'accueil. Sa scène est une des plus grandes de Paris, deux fois vaste que la salle (en général, la scène fait 2/3 de la salle). Les décors sont livrés par une petite porte de côté, donnant rue René Boulanger, à côté d'une autre salle, plus petite qui sert à l'école du mime Marceau. Offenbach, Labiche, Feydeau ont fait le succès de cette salle, avant que Sarah Bernhard en reprenne la direction en 1893.
Dimensions du Théâtre de la Renaissance : la salle est très petite par rapport à la scène : elle mesure 13 m de large pour une profondeur de 13 m, tandis que la scène fait 22 m de large, et 17 m de profondeur. La salle a 4 balcons décalés les uns par rapport aux autres, un poulailler et un amphithéâtre sans visibilité (!). Sa jauge est de 1000 places.
Plus à l'Est, au 14, boulevard de Strasbourg, le théâtre des Menus Plaisirs est construit en 1866, par l'architecte Lehman. Il est modifié en 1880, et renommé théâtre Antoine en 1890.
Tout en haut du 10ème arrondissement (37, bd de la Chapelle), à la limite du 18ème, au dessus des récentes gares de l'Est et du Nord, le théâtre des Bouffes du Nord est typiquement un théâtre de quartier populaire (ou un théâtre populaire de quartier). Il est construit, en 1876, par un industriel au profit de ses ouvriers, d'où sa façade sobre. Il accueille le genre café-concert et music-hall (comme le Bataclan). De 1904 à 1952, il est érigé Théâtre Molière (avec le précédent, situé rue Saint-Martin, il partage une dessinée irrégulière, tantôt de théâtre classique, tantôt de caf'conc). Mais la salle est endommagée par un incendie. En 1972, Peter Brook redécouvre cette salle meurtrie, sans la faire rénover. Elle garde son charme désuet, dramatique à cause de ses blessures, et ses dorures noircies par le temps.
Dimensions du Théâtre des Bouffes du Nord : théâtre Bouffes du Nordla salle est une ellipse, de 24 m dans sa plus grande dimension et 17 m de profondeur. Elle a 3 balcons, mais seulement deux sont utilisés. Sa jauge est ainsi de 500 places. La scène s'avance devant les spectateurs (assis sur des bancs aux premiers rangs !). Cette partie avancée fait 15 m de large sur 8 m de profondeur. La scène arrière fait 9 m de profondeur. Le cadre mesure 15 m de large et 10 m de hauteur.

 

L'arrivée du cinéma : concurrence
Le XIXe siècle invente la photo. La photo plus l'électricité produisent le corollaire animé, le cinéma. Georges Méliès rachète le théâtre de prestidigitation Robert-Houdin, au 8 bd des Italiens en 1888. Il y organise des séances de projection à partir de 1896. Le premier cinéma construit à cet effet date de 1906 (27 bd des Italiens), à la place d'un ancien café. On en compte 15, sur les boulevards en 1914.

Les théâtres : affaires de promotion immobilière
La fin du XIXe siècle voit apparaître une salle aux normes nouvelles : le Théâtre de l'Athénée (4, square de l'Opéra Louis-Jouvet, 9ème arrondissement). Le premier théâtre, en 1881, est celui de l'Eden (architectes : William Klein et Albert Duclos), théâtre surmonté de sikharas indiens (aussi exotiques que les toits en pagode du Bataclan). Il est construit à l'emplacement d'un hôtel particulier (d'Imecourt). En 1893, la Théâtre de la Comédie parisienne s'accole à l'Eden (architecte : Loison). En 1899, une opération immobilière (toute proche du récent Opéra Garnier) détruit l'Eden et intègre l'Athénée qui subit de plein fouet la spéculation foncière. Celle-ci l'ampute de l'accès aux rues voisines. Il doit se contenter d'un accès discret sur un passage intérieur. Mais, il bénéficie des progrès de son temps : électrification, normes de sécurité (largeur des dégagements, inflammabilité des sièges, fiabilité de l'installation électrique). En 1934, Louis Jouvet le reprend. La salle est refaite en 1997, par Roubert.
Dimensions du Théâtre de l'Athénée : la salle mesure 10,5 m de large, 14 m de profondeur. Elle a 3 balcons de forme spéciale (en contre-courbe) et une jauge de 600 places. La scène fait 13,7 m de large, 7,8 m de profondeur (plus une fosse de 24 m²), et 13,7 m de hauteur (sous gril).
C'est un financier, Gabriel Thomas, qui créé le complexe du Musée Grévin, avec son théâtre, en 1882, au 10 bd Montmartre (9ème arr.). La salle comprend un parterre de 210 sièges, et un balcon en U. 
Ce même quartier, en plein expansion, voit d'autres théâtres s'installer :

  • le théâtre de Paris (15 rue Blanche, 9ème) qui remplace une salle de patinage en 1891 (transformé en 1906 et 1955, 2 balcons circulaires).
  • le théâtre de l'Oeuvre (55 rue de Clichy, 9ème), dans l'ancienne salle de concert Berlioz (1893, 1 balcon de front). 
  • le théâtre Mogador (initialement Palace Théâtre), au 25 de la rue du même nom (salle frontale, arch. Crew, 1919).
  • le théâtre Edouard VII-Sacha Guitry, square Edouard VII,  qui alterne entre cinéma (de sa création, en 1913 à 1916, puis de 1931 à 1940) et le théâtre.

Le théâtre du Grand Guignol, construit en 1896, en retrait au bout d'une allée (20, rue Chaptal, 9ème). On y invente des trucages sanguinaires. Maupassant, Guitry et Courteline y sont joués. Depuis 1962, c'est une annexe de l'École nationale supérieure des Arts et Techniques du Théâtre. La salle contient 347 sièges.

Les théâtres sont le reflet des goûts architecturaux du moment : c'est le cas de la salle (éphémère) Humbert de Romans (60, rue Saint-Didier, 16ème arrondissement). L'architecte Guimard, plus connu pour les entrées de métro en style floral, livre une vaste halle de marché, sous une charpente métallique, dont les piliers s'emmêlent comme des lianes sauvages. La salle construite en 1898 sera démolie en 1905.
En 1913, un industriel, comme au Ranelagh (1890-97), Gabriel Astruc, mécène de la société musicale, décide de construire le Théâtre des Champs-Elysées, en bas de l'avenue Montaigne, loin de la spéculation qui entoure l'avenue des Champs-Elysées. L'édifice contient non seulement une grande salle de spectacles, mais aussi une seconde salle plus petite (630 places au lieu de 1905 dans la principale) et une salle de répétition au-dessus de la superbe coupole. Celle-ci est décorée d'une verrière et de peintures de Maurice Denis. Il paraît que la salle de répétition améliore l'acoustique de la salle de spectacle. Cette salle bénéficie de l'innovation technique du béton armé : les appuis sont réduits, les encorbellements audacieux, libérant la visibilité et définissant des formes nouvelles, droites, rectilignes. Un art nouveau s'en empare : on est en plein Art-déco (architectes : van de Velde, Auguste et Gustave Perret). Tout est pensé, jusqu'aux poignées de portes. La façade, aux lignes rectangulaires et pures contraste avec les rondeurs baroques du XVIIIe siècle. Les bas-reliefs sont de Bourdelle. L'association du metteur en scène Louis Jouvet, du décorateur Jacques Coppeau et de l'éditeur Gaston Gallimard débouche sur une nouvelle conception du théâtre, qui se rapproche du public.
Dimensions du Théâtre des Champs-Elysées : la salle est de grandes dimensions (26 m de large, 32 m de profondeur). Le béton armé permet de lancer 3 balcons en porte-à-faux, sans supports (gênant pour la visibilité). Elle accueille 1.905 places. La scène fait 26 m de large, 18,5 m de profondeur (en plus du proscenium de 5 m de largeur), et 24,4 m de hauteur (sous gril).