Musée des Toiles de Jouy

Le petit château qui abrite le Musée de la toile de Jouy n'a pas de rapport direct avec l'ancienne Manufacture, dont il ne reste que l'habitation du fondateur, Christophe Oberkampf, habitation transformée en Mairie de Jouy (-en-Josas). La Manufacture fut créée à l'initiative d'un surintendant du Roi (Monsieur de Tavannes), pour contrecarrer les importations de toiles imprimées indiennes (on appelle alors "indienneur" le fabricant de toiles imprimées ou "indiennes", dans le style des toiles fabriquées en Inde). La proximité de Versailles et le label de Manufacture "royale" font la meilleure publicité. Les ventes explosent. A son apogée, la Manufacture emploie 1320 personnes (en 1805). Puis c'est la guerre et le blocus. M. Juste Barbet, "indienneur" de Rouen, reprend l'affaire. Il se rebaptise Barbet de Jouy et s'enrichit assez pour habiter un nouveau lotissement à Paris, dans la rue qui porte son nom. Mais la concurrence anglaise est terrible, la fabrique périclite et fait faillite en 1843.

D'une manufacture à une autre :

C'est dans sa "manufacture" de Bièvres, proche de l'aéroport de Villacoublay, que Monsieur Poîlane nous donnera des explications très détaillées sur l'art de fabriquer du pain. Au cours du déjeuner, au collège hôtelier de Jouy (TECUMA), il nous a enchantés avec sa bonne humeur et le ton courtois et franc de ses propos. J'en extrais quelques faits et quelques idées :

- M. Poîlane a succédé au fournil familial, sans joie. A 15 ans, il apprenait ce dur métier, tout en fréquentant l'école. Il utilise du thym, pour tester la captation des parfums. Cela a plu au parfumeur et j'ai compris qu'on pouvait créer quelque chose. Dit-il.

- De son expérience, il conclut : une scolarité mal supportée. Il faut redorer le blason des métiers manuels et de l'apprentissage.

- Des jeunes apprentis, nous en voyons précisément à la Manufacture. L'un s'active au pétrin mécanique. La farine est mélangée à l'eau chaude et pétrie durant 1 heure. Puis, le mitron pèse les miches, avant la fournée. Le travail est difficile, à cause de la chaleur rayonnée par le four. Les étapes de la fabrication sont de durées voisines : 1h de pétrissage, 1h à reposer en bac, 1h3/4 en panier, 1h de cuisson.

- Le bâtiment est circulaire, comme une miche de pain. Les fours sont disposés  en arc de cercle autour de l'aire de stockage du bois de chauffage. Chaque four a été construit minutieusement. Le sable qui a donné la forme, sur la quelle la brique réfractaire a été scellée, a été ensuite rejeté sur le toit du four pour l'isoler. Il a fallu réapprendre les gestes ancestraux en voie de disparition.

Je crois ne pas trahir la pensée de mes collègues en affirmant que M. Poîlane nous a séduits et vivement impressionnés par sa gentillesse et par la qualité de son approche, qui est l'un des mystères peut-être de la qualité de son travail. En guise de conclusion, il nous a proposé ceci : C'est toute la différence entre nos industries expansives et l'artisanat appliqué. Nous avons aussi, je crois, compris ce jour là, toute l'importance de la boulangerie et des métiers apparentés dans notre patrimoine culinaire (thème, cette année, de plus d'une "mini-mission").

 

Le processus opératoire de la toile de Jouy

1 - La toile provenant de France, d'Angleterre ou d'Inde, est préalablement trempée dans l'eau (pure) de la Bièvre, puis battue, au fléau, pour la débarrasser de son apprêt.

Notons au passage que l'Inde, à défaut d'exporter des toiles imprimées (les "indiennes"), a toujours exporté des toiles vierges et tout ce qu'il faut pour les imprimer, teinture (par exemple le jaune de cari, extrait du curcuma, le bois de campêche, riche en tanin, ou le cachou, autre tanin extrait d'un acacia).

2 - Elle passe ensuite dans la calandre, entre deux rouleaux, pour aplanir le grain.

3 - Les motifs sont appliqués non pas de leur couleur définitive mais à l'aide d'un révélateur, le mordant. Le mordant est un sel de fer ou d'alumine.

A l'origine, le motif est sculpté en relief (ou plus exactement en creux) sur une planche de bois (de cerisier, de houx, de tilleul ou de noyer). Cette technique est d'ailleurs toujours employée en Inde ou en Indonésie. Elle permet d'imprimer plutôt des aplats que des dessins fins. Plus tard, on améliore la technique : les planches sont pyrogravées, et on coule du plomb. Ce sont les plombines, grâce aux quelles le dessin fin imprimé est né. Vers 1790, on recourt à des plaques de cuivre, gravées en creux, comme pour la lithographie. Elles sont plus durables. Les motifs sont plus fins, trop fins même et pour réaliser des aplats ; on imagine alors une succession de très fins, qui, vus de loin, donneront l'impression d'un aplat. Jusque là, le motif est donc reporté à la main, par application du modèle. En 1797, est introduit un système mécanique, breveté par un Ecossais : la toile défile en continu entre des rouleaux.

4 - L'excès de mordant est éliminé avec de la bouse tiède délayée. Cette étape s'appelle le bousage !

5 - Le mordant sert en fait à révéler la couleur de la garance. C'est le garançage. Les botanistes nous diront que la garance est une plante reconnaissable à ces feuilles lancéolées, en verticille (c'est à dire qui partent  en rosace de la tige). Elles sont rêches et, de ce fait, on appelle aussi la plante "gratteron". On la trouve couramment, à l'état sauvage, dans des terrains plutôt secs. On utilise donc ses racines, pour donner les couleurs dans les tons rouges (rouge, bistre ou violet).

6 - Pour améliorer le contraste, on blanchit les fonds en exposant les toiles au soleil (ou à la lueur de la lune). Les toiles sont étendues dans les près du vallon, par une escouade d'une vingtaine de manœuvres, aidés par 4 brouetteurs.

7 - Et les autres couleurs, me direz-vous. Pour imprimer du bleu, par exemple, on trempe la toile dans un bain de bleu (d'indigo). Mais, préalablement, on a masqué les zones qui ne doivent pas être teintées. On fait un "négatif", avec de la cire. La toile est dite "cirée", puis elle est teintée (pas imprimée, donc), enfin on la trempe dans un bain d'eau chaude pour faire fondre la cire. Pour faire du vert, on marie du bleu et du jaune. Le jaune est fabriqué à base d'extraits de plantes (curcuma d'Inde, quercitron, sumac d'Espagne). Il faut attendre Samuel Widmer, neveu d'Oberkampf, pour obtenir, en 1808, du "vert solide".

8 - Les imperfections de teinture et les détails d'une couleur particulière sont complétés à la main, au pinceau. Une armée de pinceauteuses se penchent sur les toiles, munies, d'après la légende, de pinceaux confectionnés avec leurs propres cheveux. L'état du personnel, en 1805, (à l'apogée de la Manufacture) désigne 570 pinceauteuses sur les 1320 employés. C'est le principal corps de métier, devant les 180 tireurs (-ses), qui fabriquent les colorants et les 180 rentreurs (-ses), qui appliquent les couleurs ou le mordant. Il y a aussi 30 picoteurs (-ses) qui travaillent les planches de bois et y scellent les pointes de laitons (pour repérer les applications) et les fils de plomb décrits plus haut.

9 - La qualité des toiles de Jouy était réputée pour la résistance de leur teinture, comme l'attestait l’estampille. Aussi faut-il fixer la teinture : on utilise encore des produits naturels, les tanins, comme l'alun (sulfate de potassium et d'aluminium extrait d'un arbre).

10 - Enfin, avant commercialisation, la toile subit une ultime finition : par lissage à la boule d'agate (comme les billes des enfants), et par application de cire ou d'amidon.

On peut imaginer la lourdeur de ces nombreuses manipulations de la toile. Sans cesse, il faut transporter cette toile, alourdie par l'humidité. A l'apogée de la Manufacture, on produit 5200 pièces de 20 aunes (16 mètres de longueur).

 

La manufacture de Bièvres (boulangerie Poîlane)

Un autre métier qui se pratique dans des conditions difficiles, de température cette fois, est le métier de boulanger. Le point commun entre ces deux visites est la proximité de lieu. Nous nous sommes rendus à la Manufacture de Bièvres, conçue par Monsieur Poîlane, en 1981. Au cours de la visite, nous avons pu voir les étapes de la fabrication du pain, et en goutter. Mais ce qui a retenu mon attention, ce sont les troublantes histoires sur le pain, collectées, voire collectionnées par notre hôte : le lien avec la religion, d'une part, et avec la femme, d'autre, part est permanent. Quelques exemples :

            - La pâte mêlée de levure est la "mère". C'est elle qui ensemence le pain et le "lève", comme on "élève" un enfant. Elle reproduit le cycle du pain, comme une mère reproduit le cycle de la vie ;

            - La miche est laissée à reposer 1 heure 3/4, à 35 °C (presque la température du corps humain), dans un panier en osier ou "couffin", et le couffin est bordé d'une toile qu'on appelle la "couche" ;

            - Le pain est ensuite enfourné dans l'antre chaude et voûtée comme dans une matrice de fécondation. Et quand deux petits pains, par mégarde, s'accolent dans le four, on dit qu'ils "baisent" ;

            - Le Christ s'est identifié au pain azyme, parce qu'il n'est pas né d'un accouplement. A la Cène, il offrit du pain, pour signifier qu'il faisait don de son corps ;

            - Pourtant, la levure existait déjà et la légende attribue à une égyptienne la découverture du mystère : elle oublia un jour de faire cuire le pain, qu'elle fabriquait avec l'eau du Nil. L'histoire ne dit pas la raison de son oubli. Mais, grâce à cette bêtise, elle eut la surprise de découvrir, le lendemain, une miche aux formes rebondies et généreuses. Le ferment naturel contenu dans le limon du fleuve avait agi.

            - Un anglais est devenu célèbre. Invétéré joueur, Montaigu de Sandwich se faisait préparer des pains fourrés pour ne pas quitter la table de jeu. Le "hamburger", lui, est germano américain, comme on le sait.

            - Et, dans un coquetel, les petits pains sont baptisés des "bébés".

            - Le jargons linguistiques nous donnent d'autres analogies : en anglais, un même mot ("buns") désigne les fesses callipyges et les miches. En allemand, "brockleib" signifie la femme et le pain.

Que mesdames les lectrices me pardonnent donc ses allusions douteuses, mais celles-ci révèlent sûrement une mythologie profonde et ancestrale, qui leur confère toute la respectabilité qu'on doit aux choses ancestrales !

Pierre-Yves Landouer, le 30 septembre 1994