Paris : Bibliothèque Nationale de France

Pour qui connaît l'antique Bibliothèque de la rue Richelieu, l'accès et la découverte de la grande fille de Tolbiac sont une plongée dans un monde délibérément nouveau. Depuis le métro Quai de la Gare, il faut d'abord arpenter un quai venteux et lugubre lorsque la nuit tombe. Puis on fait le tour des escaliers dignes d'une pyramide, tous bloqués par Vigipirate. On atteint enfin la dalle qui coiffe les salles de lecture, parmi les quatre tours infinies de la sagesse, dédiées, comme des Grâces, aux Lettres, aux Lois, aux Nombres et au Temps. A ce moment, un train grince, en partance de la gare toute proche de Lyon, à moins que ce ne soit une péniche qui corne, pour nous rappeler qu'on a quitté la ville. Laissons nous maintenant aspirer par le long tapis mécanique en pente et pénétrons dans le temple moderne de la culture.

Le groupe attentif des panglosien(ne)s et conjoint(e)s ne fut pas habilité à le visiter en détail. Mais on eut droit à un exposé brillant retraçant l'historique de la Bibliothèque et les caractéristiques de son fonctionnement.
L'histoire remonte à un roi, Charles V, qui installa dans une tour (et une seule) ses 919 ouvrages personnels. Aujourd'hui, on s'apprête à ranger 11 millions d'ouvrages dans quatre tours (et dans leurs sous-sols). On mesure ainsi le progrès (le déménagement s'étalera sur un an, à compter de mars  97). La tour du roi Charles était au bord de la Seine, au Louvre précisément. Un second roi, François Ier, institue le dépôt obligatoire de tout ouvrage édité en France. C'est ainsi, mais aussi par des dons, que gonfle la collection de la bibliothèque dite de référence. Son but n'est pas de diffuser la culture à tous, mais bien de conserver, comme dans un musée, tous les ouvrages. Son but n'est pas seulement de conserver les ouvrages édités, mais tout ce qui gravite autour. Prenons un exemple. La bibliothèque possède l'oeuvre complète de Thucydide (L'Histoire de la guerre du Péloponnèse), et également les commentaires sur cette oeuvre, commentaires des universités allemandes ou anglaises, et même les thèses qui s'y rapportent. Aujourd'hui, encore, n'accèdent aux ouvrages les plus rares que les chercheurs, et seulement une fois qu'ils ont démontré qu'ils ont épuisé les sources d'accès les plus courantes (université par exemple). Ceux-là avaient accès aux deux salles de Richelieu, d'un capacité de 400 sièges (300 pour les imprimés et les incunables, et 100 pour les non-imprimés que sont les manuscrits et les plans notamment). Ici, ils disposeront de 2000 places, à partir de l'été prochain. Ce que notre Président (de la République) a inauguré récemment, ce sont les salles (de 1850 places) où vous pouvez consulter les ouvrages courants, pour un droit d'accès quotidien de 20 F ou un abonnement annuel de 200 F.
Le bel ouvrage qui nous abrite marie la froideur du béton et du verre et la chaleur du bois. On a déplacé un morceau de forêt de pins sylvestres de Normandie, pour égayer le patio central autour duquel sont disposées les salles de lecture : salles des chercheurs au rez-de-chaussée, à 25 mètres sous la dalle par où nous sommes arrivés, et à mi-étage, les salles du public. On a tronçonné d'autres arbres pour confectionner les planchers, les parois et les meubles.
L'architecte Dominique Perrault a voulu cet effet de cloître pour favoriser la sérénité de la lecture, et faire oublier les bruits de la ville. C'est pour cela qu'il a enterré les lecteurs et rangé les ouvrages en hauteur. Il y aura des trains, comme à la gare de Lyon, et des aiguillages, et des gares de triage, pour acheminer les livres demandés, en 20 minutes (contractuelles), depuis leurs étagères jusqu'à la table du lecteur. Il y aura naturellement des agents de la circulation, parmi les 1400 agents de la Bibliothèque. On a dit que la chaleur et la lumière abîmeraient les précieux ouvrages, derrière leurs vitrines. Erreur, nous corrige t'on ce soir, car derrière la parement de verre, il y a un mur isolant. Certains craignent que la forêt dépérisse rapidement au milieu de sa cuvette de verre. Erreur encore, car les pins sylvestres ont été transplantés et donc traumatisés une première fois, et ceux qui ont survécu à cette épreuve devraient survivre ici. On a dit que la Bibliothèque avait coûté cher. C'est vrai. Les travaux ont coûté 7 MdF, soit trois ponts de Normandie ou deux sous-marins nucléaires, et il faudra y engloutir 1 MdF par an (10 % du budget de la Culture) pour le fonctionnement.

BNF

Pierre-Yves Landouer, 1997

Pour mémoire : 1 F = 0,15 € et 1MF= 150.000 € environ