Paris : Hôpital de la Salpêtrière

Le nom : la Salpêtrière était au XVIIè siècle un dépôt de salpêtre servant à fabriquer de la poudre à fusil. L'arsenal était initialement à côté de la Bastille, à l'est du quartier du Marais. L'extension de ce quartier et la qualité de ses occupants vont amener  l'expulsion de l'Arsenal sur la rive gauche, rive encore inhabitée ou presque : des clochards et autres "gens de peu" y survivaient à leur façon. En face se trouve le port de la Râpée où arrive par flottage le bois de chauffage provenant du Morvan.

Le déménagement a lieu en 1634. Il en reste un édifice en pierre de taille, au rez-de-chaussée très haut et bizarrement soutenu par des contreforts. Le toit en pente raide est aménagé avec des chiens-assis. Autour du Petit Arsenal, se développe une petite ville où logent les ouvriers et les administrateurs de l'arsenal.
En 1656, la régente Anne d'Autriche (Louis XIV n'a que 16 ans) expulse à nouveau l'Arsenal et créé à son emplacement un hôpital, sous l'influence de Saint-Vincent de Paul, pour  recueillir les "sans-abris", indigents, nécessiteux, enfants abandonnés et tout ce que l'Europe en guerre a pu laisser sur le chemin. La guerre dans le Nord de la France s'est achevée, ravageant les campagnes, et faisant fuir des milliers de paysans. Ils sont considérés comme "membres de Jésus-Christ" et méritent que l'on s'occupe d'eux. On leur donne du travail, dans des ateliers, pour occuper leurs journées et tenter de rentabiliser l'hôpital. On estime qu'à cette époque, sur 400.000 habitants que compte Paris, 30.000 sont des sans-abris.
En 1660, Mazarin finance sur ses deniers l'aile gauche (du moins, elle devient aile gauche une fois le plan revu, car initialement il devait n'y  avoir qu'une seule cour et donc un seul côté par rapport à la chapelle). L'édifice actuel mesure 250 m de long, ce qui en fait une des plus grandes façades de Paris. La façade du pavillon central est ornée des armes de Mazarin : le chapeau de cardinal et l'écusson composé du faisceau des licteurs (romains) barré, comme en croix. A gauche, une femme généreuse donne le sein à plusieurs enfants et à droite, une femme symbolise le bon gouvernement (pour s'en convaincre, remarquer l'ancre de marine, synonyme de maniement d'un navire).
Pomponne de Bélièvre, président du Parlement, poursuit les travaux. Les architectes sont Le Muet et Le Duc, qui ont réalisé la chapelle du Val de Grâce.
On peut accueillir 1.000 personnes, mais l'hôpital achevé en contiendra jusqu'à 15.000.
Le roi fait construire la chapelle Saint-Louis, car la mission est avant toute religieuse. S'il y n'a qu'un médecin qui se contente de passer deux fois par semaine, l'hôpital compte 15 prêtres pour soigner les âmes. Ceux-ci appartiennent à l'ordre du Saint-Sacrement. De toute façon, à cette époque, les hôpitaux civils n'existent pas et c'est la religion qui se charge d'aider les malades, avec des moyens pas forcément médicaux d'ailleurs.
Le Vau est désigné comme architecte. A sa mort, en 1670, Libéral Bruant reprend les plans : la chapelle est orientée vers l'Ouest non pas vers la Seine, comme le prévoyait Le Vau. Ceci entraînera la recomposition du plan d'ensemble et la construction de l'aile droite, mais seulement en 1756, 100 ans après le démarrage des travaux. C'est le marquis de Lassay qui la finance.
L'hôpital est réservé aux femmes, les hommes étant à La Pitié (située à ce moment rue Lacepède, où s'élève maintenant la mosquée de Paris), et les garçons sont à Bicêtre.
En 1684, les femmes criminelles et les prostituées rejoignent l'hôpital qui devient en partie une prison pour femmes. Manon Lescot raconte l'atmosphère lourde et terrible de cet enfer.
chapelle

La chapelle comprend 6 chapelles rayonnantes autour du dôme, chacune pouvant accueillir une catégorie de pensionnaires : enfants abandonnés (on les appelle les "saints anges"), handicapées mentales, femmes âgées, "tricoteuses" (celles qui sont aptes à travailler), etc… Les fillettes abandonnées n'ont guère de destin que de vivre cloîtré dans l'hôpital, même adulte, car rien n'est fait pour leur donner une éducation. Au mieux, les filles se marieront avec un garde ou seront admises dans le personnel de surveillance.
Des cloisons séparent les chapelles pour éviter tout contact et toute "contagion morale" par la parole ou par l'air respiré car on pense que les miasmes et les maladies se transmettent par l'air. On entre par une porte propre à chaque chapelle. Les criminelles sont accompagnées de soldats en armes, les "archers", elles sont enchaînées et la sortie à la messe constitue leur seule distraction. L'intérieur de la chapelle est très froid et austère, et le peu de décoration a été détruit à la Révolution. Aujourd'hui, une association tente de réhabiliter l'édifice qui accueille expositions, concerts et troupe de théâtre. Pendant la Révolution, la chapelle à servi de grenier à blé. On raconte qu'un architecte vécut dans les combles qu'il aménagea et qu'il fallut des années avant qu'il daigna quitter les lieux. Les vitraux sont blancs, car à l'époque de la construction (Contre-Réforme), on haïssait le style gothique et ses vitraux bigarrés
La visite se poursuit par la cour Saint-Louis, la première construite, côté Seine : elle s'apparente à un grand cloître de monastère. Les bâtiments sont couverts de toits inclinés à la Mansart. Le rez-de-chaussée contenait les ateliers et la cantine. Le premier étage était pour les dortoirs et le dernier étage sous les combles abritait le personnel. L'arrivée en 1684 des criminelles oblige à cloisonner l'hôpital qui devient en partie une prison : la "Grande Force".
De nouveaux bâtiments sont élevés à l'est : plus austères encore, avec des barreaux aux fenêtres. Il y a à peine un lit par prisonnière, de telle sorte qu'elles doivent alterner pour dormir. Des cellules sont un peu mieux aménagées pour les prisonniers des lettres de cachet : quand une famille veut éloigner un de ses membres elle écrit au Roi qui convient ou non de l'enfermement, sans procès. Dans ce cas, la famille veille à nourrir décemment sa victime.
Ils sont le théâtre des horreurs de la Révolution. Les troupes ennemies approchent ce qui rend hystériques certains excités, persuadés que Paris va tomber aux mains de l'ennemi. Ils décident de vider les hôpitaux, comme on a vidé la Bastille en 1784 : 
Le 4 septembre 1792, ces excités débarquent dans l'hôpital. Ils violent les jeunes femmes  qui, prétendument, n'attendent que cela, libèrent tout le monde ou plutôt mettent à la rue ces pauvres femmes qui ne savent où aller. Quant aux criminelles ils les assassinent les unes après les autres : 40 femmes sont sauvagement assassinées, un journaliste rapporte que les excités, ivres de sang, les étripent, se font des colliers de leurs boyaux. L'horreur intégrale. La veille ils avaient saccagé de la sorte La Pitié, et le lendemain, ils poursuivent leur macabre randonnée en égorgeant les bagnards enfermés à Poissy et qui doivent partir pour le port de Marseille.
10 jours plus tard, l'ennemi est arrêté à Valmy et la République est sauvée.
les enfermées
Les archers habitent en famille dans des bâtiments bas, situés côté Seine, proches des logements de l'hôpital. Ils sont 6 en 1658, 20 en 1790 (entre temps sont arrivées les prisonnières).
La Compagnie du Saint-Sacrement administre l'hôpital et jongle avec un déficit chronique (car les seuls revenus sont ceux des ventes des ateliers : filage, tissage, tricot. Le Roi accorde des privilèges comme de moudre le grain pour les besoins de l'hôpital.
Il n'y a pas l'eau courante, jusqu'en 1807 quand un aqueduc amène enfin l'eau.
Une taxe prélevée sur les jeux de cartes et les spectacles subventionne l'hôpital.

L'encadrement est féminin. Le seul homme que les pensionnaires puissent voir est le  jardinier. Les supérieures dirigent les "officières" qui font office de garde malade ou de gardienne de prison. Ce sont souvent d'anciennes jeunes filles recueillies, qu'on appelle les "bijoux", parce qu'elles sont saines d'esprit. Une fois en poste, on les nomme "ma sœur", bien qu'elles n'aient pas fait d'autre serment que le célibat. La supérieure est une ancienne "officière". Elle peut se marier, mais cela arrive trop tard pour qu'elle puisse avoir des enfants. Elle vit en famille en appartement au-dessus des dortoirs.

Nous poursuivons la visite, en passant devant le plus ancien bâtiment, datant de l'Arsenal et de 1634. Au-delà on atteint des bâtiments bas, précédés d'un auvent et sous l'auvent sont des petits tabourets assez élégants. Je m'y assois pour apprendre à quoi ils servaient : ici étaient enfermées les femmes "folles". Elles disposent d'une "loge", petite chambre avec une fenêtre et une porte donnant sur la coursive. Elles subissaient les pires conditions, enfermées toute la journée comme des bêtes, à peine nourries et considérées comme des pestiférées. Les égouts non loin y débordent et déversent des rats qui rôdent la nuit et attaquent les pauvres femmes.
Peu à peu, l'opinion du corps médical évolue et on admet qu'elles sont malades et que cette maladie peut être soignée ou du moins étudiée en vue de tester des remèdes. Le médecin Esquirol, arrivé en 1780, propose qu'on leur fasse prendre l'air : elles sont autorisées à s'assoire sur ces tabourets, enchaînées (on ne sait jamais).
En 1792, après les massacres, l'hôpital est vidé sauf les vieillardes et les folles. Il restera hospice de vieillards jusqu'en 1968. L'étude des maladies mentales et nerveuses est restée un des axes de l'hôpital. La première greffe cardiaque y a lieu en 1968, par le professeur Cabrol et sa femme.
L'hôpital de la Pitié a été déplacé de la rue Lacépède et rattaché à la Salpêtrière en 1912. L'ensemble est devenu un hôpital général.

Y a t-il eu des femmes célèbres retenues à la Salpêtrière ? Pas vraiment sauf la marquise de la Motte-Valois, qui n'est restée que deux mois. Elle est aussi la seule à avoir réussi à s'évader (elle s'était déguisée en homme, ce qui laisse supposer qu'elle avait un complice).

Pierre-Yves Landouer, mai 2002