Paris : imprimerie du journal Le Monde

Pour participer à cette visite, il fallut se rendre dans ce coin perdu d’Ivry-sur-Seine, non loin de l’embouchure de la Marne, là où se dresse le dragon de China Town. En plus, il pleuvait. Et l’entrée se dérobait à mes recherches... Mais, le détour nous récompensa de nos efforts.

A 15h, je recevais un exemplaire tout tiède, à peine sorti des rotatives, qui me rappelait la visite émouvante du fournil de maître Poilane, il y a quelques temps (avec Pangloss, of course).
Notre conférencière, Madame Lockmann, nous a décrit la brève vie d’un quotidien. La composition commence à Paris, rue Claude Bernard, à midi pour s’achever le lendemain, vers 11h40, quand l’imprimerie prend le relais pour éditer et diffuser le journal, à partir de 16h30. A midi, donc, débute la première conférence de rédaction, où sont débattus les sujets d’actualité qui alimenteront environ 16 ‘pages chaudes’, les pages d’actualité (sur les 32 à 56 pages du journal), en complément des ‘pages froides’, qui sont faites de dossiers de fonds, ou intemporels, déjà rédigés. La publicité et les annonces occupent au maximum un tiers du journal, tandis que les revenus représentent à peine un quart du chiffre d’affaires (après des périodes fastes avec 50 % du budget). A 17h, seconde conférence, pour affiner la mise en page (on constitue le ‘chemin de fer’, c’est à dire la trame). Certains des 260 journalistes travaillent tard. Ils sont regroupés en ‘séquences’, par exemple la culture, les sports, la médecine, la politique intérieure, ou à l’international. On compte 20 reporters permanents à l’étranger, en plus de 40 correspondants pigistes. Le lendemain matin, de bonne heure, à 7 h, a lieu la ‘conférence debout’, où sont finalisés la ‘une’, la première page, les titres et l’éditorial. Au dernier moment, peu avant midi, il est encore possible de changer les titres de la ‘une’ pour tenir compte des derniers événements importants. Sinon, le journal quitte le siège parisien vers Ivry, par le réseau de câble. Le texte composé sur clavier par le journaliste, et mis en page, va directement alimenter les machines de photocomposition, qui éditent, comme une simple imprimante, une pellicule en négatif, page par page.

Depuis 1944, date de la création du journal Le Monde et jusqu’en 1984, une armée de linotypistes fabriquaient, caractère par caractère, des pavés de textes en relief. Des machines plus grosses qu’une machine à écrire, mais munies d’un clavier semblable, détachaient les caractères un par un. C’était un progrès énorme par apport au travail manuel, où il fallait chercher les caractères dans des casiers, les minuscules étant en bas, d’où leur nom de ‘bas de case’. A partir d’une page en relief, on prenait une empreinte sur une feuille de carton, qui servait de moule au ‘cliché de plomb’, de forme d’un demi-cylindre. C’est celui-là qui imprimait le papier à la rotative. En 1984, l’informatique renvoie les linotypes à la casse ou au musée. On fabrique des films (photocomposition), mais l’empreinte est encore en relief, sur une plaque polymère. Cette technique est abandonnée en 1990, à l’inauguration de l’imprimerie d’Ivry. Cette fois, le film est reproduit sur une plaque sensible, par exposition aux ultraviolets, tout comme pour agrandir une photo. Le révélateur dissout la matière non exposée (on dit ‘cuite’ ou ‘tannée’) et révèle un positif. Jusque là, le travail minutieux est opéré dans une ambiance feutrée de laboratoire, à lumière tamisée. On a fait les quatre plaques de quadrichromie, et pu vérifier la forme elliptique des pixels.

Place maintenant au tourbillon infernal des rotatives. L’impression avec le procédé offset met en jeu trois rotors : le premier supporte les plaques souples et reçoit l’encre ; le second, en caoutchouc, reproduit le texte sur le papier, entraîné par le troisième rotor. Tous ces mouvements se font dans un bruit assourdissant. Impossible de s’entendre, même à quelques centimètres. 1000 km ou 50 tonnes de papier fin (40g par mètre carré, au lieu de 45g pour la plupart des journaux), importés des pays nordiques, défilent à une cadence infernale, pour confectionner 500.000 journaux, à empaqueter et étiqueter, le tout en moins de 5 heures. Rappelons ici que Le Monde est devenu, en 1996, le premier quotidien national, devançant de peu Le Figaro, avec 368.000 exemplaires vendus par jour, et ce grâce à 10 % de ses ventes à l’étranger. Il y a deux rotatives, chacune capable de d’imprimer 19 journaux à la seconde, avec 56 pages maximum dont 4 pages en couleur, ou 48 pages dont 10 en couleur, ou 32 pages seulement, et davantage de pages en couleur. Ce sont 350 personnes qui réceptionnent les rouleaux de papier, qui les préparent pour la salle des rotatives, qui supervisent le conditionnement et l’expédition aux NMPP, qui nettoient le soir les machines, ou qui réalisent les plaques offset. L’imprimerie emploie à peine plus de la moitié des 650 employés, journalistes et ouvriers, du journal Le Monde.

On a assisté à une démonstration complète depuis la photocomposition jusqu’à l’expédition, qui nous a impressionné par l’automatisme poussé et le souci permanent de fiabilité et de qualité. Imaginez une panne de quelques heures, et tout le travail des 260 journalistes serait anéanti. Impensable, bien sûr. Encore que dans ce scénario catastrophe, il serait possible de lire le journal, ... grâce à Internet. Depuis le 1er mars 1997, Le Monde s’est mis à la cybernétique. Il en coûte 7 FF, comme au kiosque, mais on peut imprimer chez soi ses articles préférés.

Il restait une question que l’un d’entre nous osa : « Le Monde est-il politiquement orienté ? ». Madame Lockmann répond gentiment par une anecdote : « en 1981, le journal a soutenu la candidature de F. Mitterand, mais, au début des années 90, le journal a pris ses distances, préférant édicter son choix politique, plutôt que son adhésion à un parti ou à un homme politique, et... bizarrement, les commandes de l’Elysée sont passées de 100 exemplaires par jour à 10. »

Pierre-Yves Landouer, le vendredi 25 avril 1997