Paris : Institut Pasteur

De part et d'autre de la rue du Docteur Roux, non loin du métro "Pasteur", s'étend l'Institut Pasteur, qui a eu l'amabilité d'accueillir l'assemblée annuelle de Pangloss. Mais, au préalable, avant de parler chiffres, programme et projets du Club, nos têtes savantes ont pu se plonger un peu dans l'hermétique alchimie des virus. On connaît le succès du vaccin contre la rage, qui valut à son inventeur, entre autres reconnaissances, un merveilleux vase de malachite, offert par un prince russe (exposé au musée). On connaît le centre de vaccination contre la fièvre jaune et autre virus qui prolifèrent dans les pays humides. Et on a suivi la bataille juridico-policière qui opposa l'Institut à son homologue américain, pour récupérer la paternité et les royalties de la découverte du virus du Sida. La recherche fondamentale est essentielle, et elle repose sur des centres comme l'Institut, davantage que sur les groupes pharmaceutiques. La recherche est affaire d'argent, d'abord dépensé, puis économisé : la dépense, c'est la partie visible ; l'économie, c'est l'estimation des soins évités (à titre d'exemple, si la tuberculose sévissait en France, comme au début du siècle, la moitié du budget de la Sécurité sociale passerait en soins curatifs). Les économies réalisées par l'Institut ne lui sont pas reversées (!), mais les droits d'exploitation de ses brevets lui reviennent pendant 20 ans. Au delà, les brevets tombent dans le domaine public. A ces revenus, s'ajoutent des dons, comme celui que fit la duchesse de Windsor pour la construction de la superbe bibliothèque de l'Institut, en 1994. A côté d'ouvrages anciens, de référence, des milliers de documents, la plupart en langue anglaise, sont à la disposition des chercheurs et des étudiants. Il y a 1.200 chercheurs sur le site, aux quels s'ajoutent 1.500 personnes (aides, administratifs). Les pavillons se répartissent sur 5 hectares (5 terrains de football, pour prendre une référence qui nous est familière, depuis la Coupe du Monde). Les plus anciens sont de brique rouge, les plus récents de verre (comme la bibliothèque), et entre les deux, on reconnaît la mode du béton et des fenêtres pivotantes.

L'ancienne résidence de Pasteur est un des ces bâtiments de brique, un peu massif, assurément solide. Elevé en 1887, grâce à une souscription publique internationale, le pavillon qu'habita Pasteur jusqu'à sa mort (1895), a été transformé en 1935, en musée. Le mobilier nous plonge dans un roman de Guy de Maupassant : guéridon pour les parties de cartes, fumoir pour ces messieurs, tapis d'Orient au sol, et portraits de famille aux murs (mais pas de n'importe quel peintre : Bonnat, fort prisé à l'époque, même si les Impressionnistes l'ont rapidement éclipsé). De superbes dessins révèlent les talents peu connus du jeune Pasteur, quand il était écolier à Arbois. L'étage comporte la salle de bain (baignoire en marbre, robinetterie d'époque, pas de chauffage, et, dans la penderie, les costumes d'académicien !), les chambres (lit à baldaquin, ambiance un peut triste, ...), et une salle d'éprouvettes : un petit ballon contient le virus d'un singe. Des modèles de cristaux, en bois, me réconcilient avec la chimie nauséabonde.
Plus anonyme, le pavillon des maladies contagieuses accueille une partie du groupe (qui s'est éclaté entre le génome et l'animalerie) : une odeur de pourriture éthérée flotte sous les néons violents, qui éblouissent les murs carrelés. Entre deux étagères de livres spécialisés, nous nous faufilons, comme dans le couloir d'un sous-marin. Dans un coin, une chercheuse pianote sur son clavier. Au delà d'une porte interdite, nous approchons du foyer microbien le plus secret : de quoi inoculer la tuberculose en masse. Pour dompter la maladie, il faut bien la côtoyer. Cela signifie : la cultiver, comme on cultive son jardin, ou des ferments alimentaires (ici, c'est une bactérie qui reproduit le virus, et ce d'autant plus vite qu'on la conditionne), ensuite, on décortique le virus pour en lire la signature chimique (genre ADN mais en 100 fois plus simple, puisqu'il n'y a que 107 nucléotides), à l'aide de méthodes classiques (centrifugation pour séparer le lourd du léger, filtration pour isoler le fin du plus gros, et séparation entre hydrophobes et hydrophiles). On constitue ainsi une sorte de gros lexique des nucléotides, mais il manque leur fiche signalétique. C'est là qu'il faut tester leur réaction vis à vis d'un anti-virus. « Ici, nous cherchons un nouveau vaccin contre la tuberculose », nous précise le médecin chercheur. Mais à quoi cela peut-il bien servir puisque le vaccin contre la tuberculose a été découvert [en 1924 (le fameux BCG, du nom de ses inventeurs, Albert Calmette et Alphonse Guérin, et "B" pour "bacille"), et que la maladie est aujourd'hui pratiquement éradiquée ? Erreur, me corrige le chercheur, même si les pays riches ont réussi à dompter le mal (on dénombre toutefois 8.000 cas / an en France, alors qu'en 1900 la maladie était si répandue que le tiers des médecins, contaminés par les malades, en étaient atteints, et un sur dix infectés en mourrait), la tuberculose sévit largement dans les pays les plus pauvres, et elle progresse à nouveau chez les malades atteints du Sida (qui affaiblit la défense immunitaire), et plus particulièrement dans les grandes villes où la surpopulation et la pauvreté entraînent la promiscuité ; cette maladie terrible qui attaque les poumons se transmet par simple inhalation de l'air infecté (le bacille est véhiculé par les particules de poussière, et par des gouttelettes de salive). A cette raison statistique s'ajoute une raison économique : le prix du traitement est de 250 USD en moyenne, dont 50 USD de médicaments (4 antibiotiques "majeurs", vendus sans marge par les firmes pharmaceutiques). Seul moyen pour diminuer le coût : trouver un remède plus facile à produire. L'idée du chercheur est de remplacer le BCG vivant par un BCG mort. Pour cela, il faut créer une molécule capable de lutter contre le virus, et la tester sur des cobayes ou des souris. C'est ici qu'intervient la salle d'expérience. Les petites bêtes qui ont été vaccinées, sont choyées dans des alcôves dépressurisées. Le virus est amené sous haute surveillance, par l'intermédiaire d'un caisson étanche, et manipulé avec autant de précaution qu'une matière radioactive. Avec des gants hermétiquement reliés à la paroi, le médecin inocule le virus mortel, pour le bienfait de la science. La dépression du bocal évite toute fuite de l'air intérieur, contaminé. La dépression se fait simplement par aspiration, à travers deux filtres réputés ne laisser passer chacun qu'une particule sur 30.000, soit, en terme de probabilité, quasiment zéro. Quand l'expérience est terminée, il reste à nettoyer le caisson et à récupérer les matières infectées, toujours avec de multiples protections. La recherche scientifique est finalement un mélange de formules théoriques, d'extractions physiques de particules, d'analyses classiques de ces particules et enfin de manipulations presque banales, assorties de précautions liées à la toxicité.  
Je ne saurai terminer ce papier, sans la recommandation d'usage à l'égard des globe-trotters : vérifier la validité de vos vaccins, les TABDT, et autres contre la variole, ou l'hépatite B, dont l'effet s'estompe avec le temps.

Pierre-Yves Landouer, le 22 janvier 1999