Paris : le quartier de Denfert-Rochereau

Les enceintes de Paris ont eu un double rôle : protéger la capitale des incursions hostiles et délimiter la zone douanière. Autrefois, les taxes sont prélevées sur les marchandises au passage soit d'une frontière, soit d'un pont. C'est le privilège du seigneur. Paris n'échappe pas à la règle. La première enceinte, à vocation surtout militaire, date de Philippe-Auguste (vers 1200). C'est une époque agitée où le roi tente d'étendre sa domination. Il reste des morceaux de ce mur derrière le lycée Henri IV, dans le Ve arrondissement, et près du lycée Charlemagne, dans le IVe arrondissement. 150 ans plus tard, vers 1350, Charles V agrandit le domaine sur la rive droite. Charles IX et Louis XIII repoussent à nouveau la limite vers 1600. On atteint l'emplacement des actuels boulevards du Temple, Saint-Denis (avec la porte triomphale), Saint-Martin (encore une porte), etc. La rive gauche, dédiée à la culture, se développe plus lentement que la rive droite. Louis XIV projette une extension du périmètre, que réalise Louis XV vers 1760. Ces décisions s'apparentent à nos plans d'occupation des sols, car à l'intérieur du périmètre ainsi défini, la ville se développe. Hors les murs, sont les congrégations religieuses, qui disposent de vastes terrains en culture. Mais elles seront absorbées progressivement, par exemple, Port-Royal. La limite de 1760 passe par la rue de Varenne, le boulevard des Invalides (les invalides et l'Ecole militaire sont hors les murs), le boulevard Montparnasse, etc., jusqu'au boulevard de l'Hôpital. La place d'Enfer date de cette époque.

En 1780, les fermiers généraux renforcent la clôture de Paris, au grand dam des habitants : "le mur murant Paris laisse les Parisiens murmurant". On dénombre des tentatives de fraude fiscale, allant jusqu'au forage de tunnels sous le mur. Quatre "barrières" d'octroi (pour les douanes) sont implantées aux quatre points cardinaux : d'Enfer, au Sud, Nation (barrière du Trône), à l'Est, La Villette, au Nord et Monceau, à l'Ouest. Les pavillons de l'octroi sont dessinés par Claude-Nicolas Ledoux, l'architecte d'Arc-en-Senans. Il invente les piliers à tambours alternativement circulaires et carrés. A la Révolution, les Parisiens font tomber les privilèges de gabelle et des fermiers et assaillent les barrières d'octroi.
En 1795, Paris est découpé en arrondissement. Le XIIe couvre l'actuel Ve et une partie des actuels XIIe et XIVe arr. Au sud ce sont des maraîchers, des pépiniéristes, et, sur les hauteurs, des moulins. On en dénombre 60 sur la partie Sud. Un seul a survécu, au cimetière de Montparnasse.

A la fin du XVIIIe siècle, le centre de Paris se vide de ses cimetières. Celui des Innocents est fermé, pour raison de salubrité publique en 1795. On dit que des murs de caves se sont effondrés sous la poussée des morts, déversant des effluves aussi pestilentielles qu'infectées. Il faut résoudre deux problèmes : d'une part, déplacer les ossements des morts, d'autre part ouvrir de nouveaux cimetières. La première étape est résolue en utilisant les carrières abandonnées qui truffent le sous-sol de la rive gauche, pour y stocker les ossements. Ensuite, trois cimetières sont créés : à Montmartre, en 1792, au Père-Lachaise en 1804 et à Montparnasse en 1824.

De 1843 à 1870, Haussmann est préfet de Paris, sous Napoléon III. Au 1/1/1860, Paris annexe les communes périphériques, comme Grenelle, Vaugirard, Passy, Auteuil, Ménilmontant, ou Charonne. Thiers établit une nouvelle enceinte à vocation uniquement militaire défensive, excentrée, sous forme de fortifications sur des buttes. Les techniques de guerre ont évolué. Il faut s'y adapter.
La place d'Enfer est renommée en l'honneur du général Denfert-Rochereau, qui a défendu brillamment la ville de Belfort en 1870. Pour remercier la ville de son courage, une souscription est lancée en vue d'édifier une statue à Belfort. Le projet de Bartholdi est retenu : il sculpte un lion en ronde-bosse sur une falaise. A partir de là, on sculpte un lion pour l'exposition de 1878. La statue plaît à la ville de Paris qui l'achète et l'installe place Denfert-Rochereau.
La ligne de Sceaux est fondée en 1845 (Compagnie du Chemin de fer de Paris à Sceaux). Elle part de l'actuelle place Denfert-Rochereau. Elle ne comprenait, à sa création qu'une voie. Le même train faisait la rotation et effectuait une boucle à chaque gare terminale. La ligne menait aux ginguettes de la banlieue sud, ainsi qu'au lycée Lakanal (créé par Jules ferry en 1885), et aux maraîchers. Le trajet durait une demi-heure. En 1895, on prolonge le train jusqu'à Luxembourg, en l'enterrant. Au contraire, l'accès par le Sud est en remblai.

La visite du quartier se poursuit à l'actuelle station de métro Saint-Jacques, à l'angle de la très ancienne rue Saint-Jacques. Là se trouvait la barrière d'Arcueil. La guillotine y sévit de 1832 à 1851. Au début, les exécutions attirent la foule. Elles ont lieu à 16h. Peu à peu, l'opinion s'émeut de cet étalage barbare. Eugène Sue s'en alarme. L'administration réforme alors l'organisation : les exécutions sont avancées au petit matin, et les condamnés, qui arrivaient en charrette de Bicêtre, à la vue du public, sont désormais transportés en charroi fermé. En 1852, la guillotine est déplacée devant la prison de la Roquette. En 1899, elle est à la Santé, et en 1939, les exécutions se font à l'intérieur de la prison de la Santé. En 1981, la peine de mort est abolie.
 

La visite s'achève par le lotissement situé entre la rue René Coty et la rue Alésia : le préfet Chabrol (prédécesseur de Haussmann) encourage les lotissements privés. La voirie est à la charge des lotis. Des financiers se lancent dans ces investissements en rachetant des terrains ou des domaines, proches du centre. Ainsi naît le quartier de l'Europe, près de la gare Saint-Lazare, un lotissement vers Poissonnière (fondé par le financier Laffitte, qui donne son nom à une rue), un autre nommé la nouvelle Athènes, autour de la place Saint-Georges, et le "clos des catacombes", qu'on visite aujourd'hui (1830). Les initiateurs sont les frères Javal, amis de Laffitte. Le règlement interdit les commerces, jugés trop bruyants, et toutes sortes de gens de mauvaise vie, y compris les comédiens. La nouvelle Athènes attire la société littéraire et musicale, du courant romantique, comme Chopin, Georges Sand, Gustave Moreau (son musée est dédié au romantisme). Adolphe Thiers se joint à eux.

Pierre-Yves Landouer, le 18 septembre 1999