Paris : les Invalides

Louis XIV décide par un décret de 1670 de créer un établissement pour accueillir les soldats invalides de guerre. Les guerres à répétition du Roi déversent des quantités toujours plus grandes de soldats mal en point. Les conditions ne cesseront de restreindre l'accès à un bâtiment insuffisamment dimensionné :

  •  à la création, une condition pour être admis est d'avoir 10 ans de service ("bons et loyaux", j'imagine) ;
  •  en 1710, on porte cette durée à 20 ans, pour réduire le nombre de candidats éligibles ;
  •  à la fin du XVIIIème siècle, il faut 30 ans et une invalidité totale. Cela signifie qu'un soldat ayant débuté à 20 ans sera admis à 50 ans ; avec une durée de vie de l'ordre de 50 ans, ces invalides, diminués par tant d’années de guerre, ne séjourneront pas bien longtemps à l'hôtel des Invalides.

Revenons en 1670 : l'Hôtel des Invalides est fondé, reste à le construire. On choisit une zone proche de Paris, mais encore inhabitée : la plaine de Grenelle où prospèrent les lapins de Garenne (d'où le nom). C'est Libéral Bruant qui est choisi comme architecte par Louvois, le ministre de la guerre. Bruant a fait ses preuves dans un ouvrage similaire, à l'Hospice de la Salpêtrière. La première pierre est posée en 1671. Les pierres sont amenées par chalands, sur la Seine. Trois ans plus tard, le superbe édifice peut accueillir ses premiers pensionnaires. Il ressemble au monastère de l'Escurial, avec ses cours. Mais il manque une église (elle sera construite de 1677 à 1680 par un autre architecte). La cour centrale est entourée de deux étages d'arcades surmontés par un toit très haut, d'ardoise. Des lucarnes sont ornées d'armures, sauf une qui représente un loup, de la tête aux pieds. Le loup tient l'œil de la lucarne, et nous suggère ce rébus : "le loup qui voit", une façon pour l'architecte de signer l'œuvre de son maître d'ouvrage, le ministre Louvois.
L'inauguration définitive n'aura lieu qu'en 1706, après l'achèvement de l'église du Dôme.
En 1715, 4000 pensionnaires résident dans l'établissement prévu pour seulement 1500 personnes. Les guerres napoléoniennes déversent 5000 invalides, en 1815. Officiers et sous-officiers sont séparés, les premiers mis à 2 ou 3 par chambre, les seconds entassés à 5 ou 6. Seuls les réfectoires au rez-de-chaussée et les chambres d'officiers sont chauffés.
Un règlement militaire instaure une discipline de caserne. Les punitions vont de la privation du quart de vin (une table est réservée aux buveurs d'eau, au centre du réfectoire), à l'exposition au centre de la cour pendant un jour, ou pire, la privation de sortie ou la mise aux fers (qui n'était pas exclusive de la Marine). En cas de faute grave, c'est le renvoi. L'église impose aussi ces règles (messes obligatoires, confession).
Les plus valides sont occupés à la garde, et les autres sont employés dans des ateliers tournés vers la vie interne (boulangerie), ou vers l'extérieur (atelier de chaussures, de calligraphie et de tapisserie).
L'infirmerie, de part et d'autre de l'église, adopte des mesures d'hygiène innovantes (un malade par lit, alors que dans les hospices, ce sont deux ou trois malades par lit, malgré les risques de contagion).
On accède à l'étage de galeries par des escaliers dont les marches sont peu hautes. On monte aisément ces escaliers. Du côté de l'entrée ouest, se trouve le salon d'Honneur. En 1674, il servit pour la messe en attendant l'achèvement de l'église Saint-Louis (1680). Napoléon en fait une bibliothèque pour les soldats (20.000 ouvrages). En 1877, le salon retrouve sa vocation de salle de réception, rehaussée de tableaux de guerriers. D'un côté, Louis XIV, peint par son peintre officiel, Hyacinthe Rigaud (mais c'est une copie, l'original étant au Louvre), pose comme un maître de ballet, habile à jouer les comédies galantes de son siècle. Vêtu de collants bleus, et chaussé d'escarpins à talons rouges, il tient le sceptre royal à l'envers ! Il est âgé de 63 ans, mais arbore une bonne santé, même si ses traits sont un peu bouffis. Le peintre représente d'avantage le roi, et le symbole qu'il matérialise, que l'homme.

Le dôme des Invalides
Libéral Bruant ne parvient pas à résoudre la contrainte d'une église à deux entrées : une entrée pour les soldats et une, réservée au roi. Louvois décide de le remplacer en 1677 et lance un concours. C'est le petit neveu de François Mansart, Jules-Hardouin, âgé de 29 ans, qui fait une proposition satisfaisante : il met seulement 3 semaines pour esquisser son projet. Pour cela, il s'inspire du projet de Libéral Bruant, pour l'église des soldats, et d'un projet de son oncle pour une chapelle avec dôme, non réalisée, dédiée aux Bourbon à Saint-Denis. La nef est rapidement élevée et livrée en 1680, mais il faut attendre 1705 pour l'achèvement du dôme. Entre temps, les guerres ont asséché les finances. Le dôme célèbre la foi chrétienne, réaffirmée par le roi après la révocation de l'édit de Nantes (1685). Vu d'en bas, le dôme incite le spectateur à lever les yeux vers le ciel. La façade est rythmée par trois niveaux, de plus en plus travaillés de bas en haut : le premier niveau ne comporte que deux statues (Charlemagne et Saint-Louis) et un ordre de chapiteaux simple, le dorique. Le second niveau est au corinthien (les feuilles d'acanthe). Il contient 4 statues (les Vertus : la Prudence, qui incline la tête, la Justice armée d'un balancier, la Tempérance, etc.). Enfin le dôme repose sur un étage cylindrique, à 12 fenêtres, en correspondance des douze apôtres. Le dôme est couvert de 12 kg d'or, rénové cinq fois, dont le dernier en 1989. Malgré sa grande hauteur, 107 m, qui en fait le plus haut édifice public après la Tour Eiffel, le dôme, vu de l'extérieur, n'écrase pas le visiteur de sa masse.
Pénétrons dans l'église : le regard est attitré par le trou de la crypte où repose le tombeau (en porphyre rouge, de Visconti) de Napoléon Ier, depuis 1861, soit 20 ans après le retour des cendres de Sainte-Hélène et 40 ans après la mort de l'empereur déchu. Il faut imaginer l'église de Mansart, en 1706 : le sol était orné d'une mosaïque en l'honneur du roi "soleil". Le regard était aspiré par la coupole, donc vers le haut. Un premier tambour est décoré de fleurs de lice et d'effigies de Saint-Louis. Plus haut, les douze rois de France qui ont fait la promotion de la religion catholique (de Clovis à louis XIV) répondent aux douze apôtres. Enfin, la coupole peinte par Charles de la Fosse montre Saint-Louis, le croisé, déposant ses armes devant Dieu.
Si on rabaisse les yeux, on note au passage la prouesse technique que J. H. Mansart dut résoudre : le dôme repose sur quatre piliers colossaux, qu'il a fallu percer pour livrer un passage aux quatre chapelles d'angle. Comme les quatre piliers qui supportent le dôme, les quatre chapelles sont dédiées aux quatre pères de l'église (Saint-Jérôme, Saint-Ambroise, etc..). L'église du dôme est un sanctuaire, depuis que Napoléon y fit migrer la dépouille de Turenne. Les grands serviteurs de la Nation l'ont suivi : Vauban, Lyautey, et d'autres généraux inhumés dans la crypte des gouverneurs (sous le chœur de l'église des soldats).invalides

Musée des Plans-reliefs des Invalides et photos : cliquer ici

Pierre-Yves Landouer, décembre 1998