Paris : Musée de l'Assistance Publique des Hôpitaux de Paris

Hôtel de Miriamon, dans le Vème arrondissement

Le musée de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris a pris possession, en 1934, de l'hôtel de Miriamon. Celui-ci fut bâti sur les terres des Bernardins, à la suite d'une difficulté financière de l'Ordre, par un certain Martin (prénommé Christophe) :  un personnage infréquentable, un jouisseur dans le privé, mais officiellement Intendant Général des Ecuries du roi Louis XIII et collecteur d'impôts  nous précise-t-on.
En 1630, donc, l'hôtel de Martin est inauguré et après 30 années de débauche, son propriétaire meurt, la même année, notons-le au passage, que Saint-Vincent de Paul, dont on verra plus loin le rôle.
A la même époque une dame connaît un étrange destin : mariée à 14 ans au sieur de Miriamon, elle se retrouve veuve l'année d'après. Elle se tourne alors vers l'Eglise, ce qui n'empêchera pas un prétendant, amoureux fou, et néanmoins Compte de Bussy, de la faire enlever au Bois de Boulogne et de la séquestrer un temps. On imagine le scandale. En 1674, la dame de Miriamon acquiert l'hôtel de Martin pour y installer ses "filles", choisies parmi les déshéritées du faubourg Saint-Antoine. Ici débute l'histoire hospitalière de l'hôtel, car les "Filles de Sainte-Geneviève" se chargent de visiter et d'aider les malades. Il faut dire qu'en ces temps-là, il n'y a point de Sécu ni d'Assistance Publique. L'église accueille les malades car elle voit une occasion de saisir les âmes sur le chemin de la mort, et pas n'importe quelles âmes, les catholiques seulement. Sinon, conversion obligatoire. Pour preuve, on nous montre un registre des conversions, de l'époque.

Petit retour en arrière : les sœurs augustines seraient les premières à se charger des soins aux malades, vers l'an 651. Le premier "hôpital" est l'Hôtel-Dieu, ancêtre de l'actuel (reconstruit après l'incendie de 1772), fondé au 10ème siècle, avant même la cathédrale actuelle de Notre-Dame.
Durant les épidémies, 18 000 malades s'entassent dans 3 000 lits (3 dans le même lit !). Personne ne s'étonne qu'un sur trois meure sur place. Les religieuses font leur possible, suivant une règle stricte, levée très tôt, travaillant plus de 12 heures par jour, tous les jours. Les novices lavent le linge dans la Seine, qu'il vente ou qu'il gèle. La règle fait l'objet d'un recueil manuscrit et enluminé, daté de 1482, qu'il nous est offert d'admirer (le gothique est décidément illisible, pour les adeptes de Word).
Au 16ème siècle, François Ier a créé les Municipalités, et en 1561, celle de Paris récupère l'administration des Hôpitaux. La ville n'a pas pour autant les moyens de les agrandir ni de payer le personnel. On fait toujours appel au bénévolat et aux dons (les fameuses "indulgences" qui rapprochent le donateur du seigneur et permettent de l'affranchir d'une vie terrestre débridée, comme celle de notre ami Christophe Martin). Chaque Hôpital se dote de terres, parfois offertes (que la Révolution saisira), dont les rentes sont englouties en frais de fonctionnement.
Au 17ème siècle, Catherine de Médicis fait venir de Florence les frères de Saint-Jean de Dieu, qu'elle installe dans un "Hôpital de la charité", à l'emplacement de l'actuelle Ecole de Médecine, rue des Saints-Pères (les Pères de Saint-Jean, bien sûr). Une autre dame, Louise de Marillac, crée l'institution charitable des Filles de Saint-Vincent de Paul (qui a donné son nom à l'Hôpital près de Port-Royal).

Les temps sont durs : paysans sans terre, laquais sans marquis, soldats sans guerre affluent sur Paris. La misère s'aggrave avec les hivers rigoureux et les épidémies. On abandonne 438 enfants en 1668 et 7000/an 100 ans plus tard. L'église, là aussi, se charge des "Enfants trouvés", en créant un "Hôpital des Enfants-Trouvés", en 1670. Napoléon institue en 1811 les "Tours d'abandon". Adossées aux églises, elles permettent de déposer les bébés comme on déposerait aujourd'hui un colis postal. La maman indigne sonne une clochette pour alerter les religieuses. En 1861, les Tours sont démontées. Il y en a 2780 à Paris.

Cet afflux de malheureux n'attire pas toujours la meilleure mansuétude. Les pauvres et vagabonds sont quasiment séquestrés, les Hommes à Bicêtre, les Femmes à la Salpêtrière, et astreints à des travaux forcés. La Révolution, en démantelant les Couvents et les Hôpitaux catholiques, maltraite les Pauvres. En 1792, les pauvres femmes sont violées et 60 assassinées. Les hommes sont regroupés dans une cour et exterminés à l'arme blanche.  C'est la curie, comme pour les thons en Sardaigne, précise notre conférencier. Je vous laisse imaginer le bain de sang . Un tableau retrace effectivement ces tristes événements.

Le 18ème siècle voit la création de nouveaux hôpitaux : Cochin, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas crée l'hôpital Saint-Jacques (qui porte son nom maintenant). L'hôpital est laïcisé sous l'impulsion de Necker, ministre de Louis XVI. A l'hôpital Necker, un breton nommé Laennec invente le stéthoscope, après avoir vu des enfants se parler avec ce qu'on nommerait aujourd'hui un "téléphone" à ficelle (où la ficelle transmet les vibrations phoniques). Peu à peu la science remplace ésotérisme et empirisme. On soigne encore avec des plantes dont la forme ressemble à l'organe malade ; on classe encore les maux en humeurs (le sang, la bile, la rate et le cerveau, eux-mêmes symbolisant les 4 éléments que sont le feu, l'air, la terre et l'eau). Le rôle des microbes et de la propreté est progressivement démontré et reconnu. Le duc philanthrope de La Rochefoucault-Liancourt invente le vaccin, "de bras à bras", où l'on inocule des petites doses de maladies d'un sujet atteint à un sujet sain pour prémunir ce dernier de l'épidémie. L'anesthésie fait une apparition en 1847, avec l'éther. En 1882, les maladies du système nerveux sont reconnues et enseignées à la Salpêtrière, par le professeur Charcot, que rejoindra l'éminent Freud.

Dire que la science prévaut toujours serait ignorer le poids des traditions et des superstitions. récemment encore, on voyait dans les campagnes des bébés protégés des maux de la poussée des dents par des petites dents de taupe !

La visite du musée ne serait s'achever sans un tour par la chambre de l'ancêtre Martin, chambre que les nonnes reconvertirent en salle de prière, comme pour exorciser les amours tapageuses du maître des lieux. En passant, je ne peux m'empêcher de caresser le marbre d'une superbe commode Louis XV, une parmi les 383 que possède l'APHP.

Pierre-Yves Landouer, 1996