Paris : Musée d'Orsay

Le Musée d'Orsay, ouvert en 1986 dans l'ancienne gare d'Orsay, couvre la période 1848-1914. Il suit donc chronologiquement le musée du Louvre et précède le musée d'Art moderne du Centre Pompidou.

L'animation est déjà bien tombée, ce soir, vers 19 h, quand notre guide nous introduit les peintres du 19ème. Parmi les statues de bronze de l'allée centrale, quelques touristes japonaises, lassées de tant de beautés romantiques, s'abandonnent à la rêverie, alors que les jeunes cadres de Pangloss, harassés par leur journée de travail, gardent encore leur esprit en éveil.

Les premiers tableaux qu'il nous est donné d'admirer datent du milieu du siècle. Chacun possède sa propre clé d'analyse, qui reflète la vie de l'artiste. Il n'y a pas à proprement parler de "style". Les peintres se cherchent, souvent en se référant aux styles antérieurs :

            - Jean Auguste Ingres (1), peintre "néo-classique", accorde la primauté au dessin. Ses nus merveilleux, "fluides" comme des statues grecques, révèlent une beauté intemporelle.

            - Eugène Delacroix, après ses voyages aux Maroc, a découvert la couleur, dans toute sa vivacité. Il ne dessine pas les contours, mais il crée le volume par la couleur. On le classe tantôt dans les Romantiques, tantôt dans les Orientalistes (dont il serait le chef de file).

            - Theodore Chasseriau, élève d'Ingres, réconcilie le style léger du premier et la couleur du second. Son style est très académique. Le "Tepidarium à Pompéi" (1843) fait surgir une odalisque "ingresque" parmi les femmes nonchalantes inspirées de Delacroix. Une copie, à peine réduite, de ce tableau est exposée au Musée du Caire (on pouvait la voir à l'exposition "Les oubliés du Caire").

            - Alexandre Cabanel déroge à la tradition en offrant un nu, flottant sur les eaux, isolé de tout contexte mythologique ou historique. Il baptise pourtant sa douce nymphe de "Vénus". Mais l'Académie n'y voit qu'une femme trop réelle et scandaleuse, et Zola (l'ami des peintres comme on sait) la trouve inconsistante, faite. Finalement, Napoléon III la sauve de l'oubli en inaugurant, en 1863, le "Salon des (tableaux) refusés". Joli pied de nez à l'Académie.

            - d'autres peintres se réfèrent à l'histoire, au Moyen-âge notamment, sous l'influence de Victor-Hugo : c'est la période du romantisme.

            - puis viennent les "Novateurs". Leur mot d'ordre : le Réalisme. Finies les allusions à l'histoire, à la Bible, à la mythologie ou à l'Orient. On veut du concret, du quotidien. On se rend sur les lieux même de la vie quotidienne, et grâce aux nouveaux chemins de fer (dont certains partent de la gare d'Orsay), on découvre la forêt de Fontainebleau et de Barbizon. Mais les peintres ne disposent pas encore des tubes de peinture prête à l'emploi qui feront la gloire des Impressionnistes. On doit encore préparer soi-même ses couleurs, qui sèchent trop vite au soleil. Même si on peint "sur le motif", on finit l'ouvrage en atelier, au risque de le surcharger d'idées reçues. "Les glaneuses" de Millet sont un peu ternes, à mon goût. L'horizon est très haut sur la toile, pour que le regard s'attarde sur la Terre et ses labours.

            - Theodore Rousseau appartient à cette Ecole de Barbizon. Il en est même le maître. Ecologiste avant l'heure, il lance une pétition pour sauver un arbre menacé d'abattage. Sa peinture (au bitume) est (devenue) très sombre.

            - Thomas Couture est une peintre académique. Sa "Décadence de Rome" (1847), immense toile, s'inspire des noces de Canna de Véronèse (format similaire, même disposition de la scène de premier plan sur fond architectural). Il forme un élève qui deviendra plus célèbre que lui : Edouard Manet.

            - Gustave Courbet, le peintre anti-bonapartiste est aussi un "réaliste". La critique lui reprocha les mines patibulaires de "L'enterrement à Ornans". Il prit pour modèle des gens du commun qu'il éleva au niveau de personnages historiques. Ce tableau fut refusé par l'Académie.

            - dans la même salle, lui fait face un autre très grand tableau, "L'atelier" du même Courbet : c'est un concentré de sa vie. Le peintre est au centre de la toile. Il se montre au chevalet, en train de travailler sur un paysage de sa région, la Franche-Comté. Y sont également représentés sa femme, posant comme un modèle, nue, ainsi que ses amis, d'un côté, dont Baudelaire, et ses ennemis, de l'autre, parmi les quels on reconnaît Napoléon III et Garibaldi. Un enfant (messager) symbolise le peuple innocent.

            Puis viennent les Impressionnistes. Eux aussi (influencés par Courbet) abandonnent la hiérarchie des sujets (historiques, mythologiques, ...) et font de personnages de la vie courante leurs héros :

            - en 1863, Edouard Manet expose le "Déjeuner sur l'herbe" au Salon des refusés. Le "Concert champêtre" du Giorgione, dont il s'inspire, devient une scène un peu trop réelle, qui choque les bons bourgeois. Souvenez-vous de cette femme, nue, en galante compagnie. Est-ce bien catholique pour un déjeuner dominical ? Le tableau attire notre regard suivant deux points de fuite, l'un axé sur la scène du premier plan, l'autre centré sur le paysage. Quand on observe un premier plan, notre regard perçoit effectivement très vaguement le second plan.

            - en 1865, deux ans après la Vénus de Cabanel, Manet présente l'"Olympia". Il s'inspire de la Vénus du Titien, mais en déforme le sujet. Il n'y a pas de doute sur le métier de la dame qui reçoit un bouquet de fleurs des mains de sa servante noire. Le chat noir symboliserait la luxure. La dame attire le regard sur l'entre-jambe qu'elle cache de la main.

            Deux étages plus haut, on trouve la période postérieure à 1870 :

            - Edgar Degas (connu comme le peintre des petites danseuses de l'Opéra) s'intéresse à la vie quotidienne, dans toute sa douloureuse banalité. Il adore les coulisses, et notamment celles de l'Opéra (inauguré en 1875 par Napoléon III) et celles des cafés ("L'absinthe"). On observe pour la première fois l'influence de la photographie (c'est l'époque de Nadar), avec ses plans coupés, ses personnages pris sur le vif. Tout le cadrage traditionnel est révolutionné. D'autres y ont vu l'influence des estampes japonaises. Ceux-là n'ont pas tord. Les estampes justement se caractérisent par des plans juxtaposés et des personnages découpés. L'ouverture du Japon à l'Occident (en 1854) a fait découvrir cet art si différent des canons européens.

            - Camille Pissarro, le peintre "social" ("anarchiste" même), décrit la campagne et ses "travailleurs", alors que les Monet et Cézanne regardent la campagne avec l'œil du touriste.

            - Claude Monet est le plus "impressionniste" (d'ailleurs c'est son tableau "Impression, soleil levant", 1872, qui justifia ce surnom, par dérision). La touche de peinture est petite, légère, claire : regardez la Seine ("à Argenteuil" ou "à Marly") et les reflets sur l'eau, et la fumée des trains à la gare Saint-Lazare, et les drapeaux bleu-blanc-rouge de la rue Montorgeuil (un certain 30 juin 1878). Monet reproduit à l'infini ses thèmes favoris en introduisant le facteur temporel, comme sur des photos "instantanées". Il décline une douzaine de "Cathédrales de Rouen " aux différentes heures de la journée (soleil levant, midi, soleil couchant). De même, ses "Nymphéas" se multiplient, de 1899 à 1926, au plus grand plaisir de ces commanditaires, jusqu'à perdre tout sens de la réalité. En cela, Monet préfigure l'art abstrait.

            - de même, on peut dire que Paul Cézanne anticipe le Cubisme : un même objet est vu sous des angles évolutifs. Il traite la chaîne de la Sainte-Victoire et les "natures mortes" comme si elles avaient uns consistance vivante.

On quitte les Impressionnistes, avec Vincent Van Gogh : il renonce de succéder à son père pasteur et se lance dans la peinture contre l'avis familial. Ce doute le ronge toute sa vie. Le désespoir et la solitude s'expriment dans ses toiles contorsionnés de douleur. Les champs de blé et les ciels ondulent comme s'ils étaient soumis à des orages invisibles. De larges aplats de couleurs vives (découvertes au contact de Paul Gauguin et aussi en Provence) sont cernés de noir. En cela il annonce l'Expressionnisme et le Fauvisme.

Nous achevons notre visite avec les Nabis, eux aussi imprégnés de plans photographiques, en contre-plongée par exemple, et avec un peintre inclassable, hors du commun, Henri Rousseau, dit le Douanier. Dans la "Charmeuse de serpents" (1907), il allie une composition savante à une dimension fantastique et naïve à la fois, chargée de poésie.

Enfin nous découvrons, à un étage intermédiaire, un superbe salon (pompeux toutefois) que beaucoup de visiteurs manquent sûrement, car il est en dehors de leur cheminement.

Pierre-Yves Landouer

1 -    plutôt que de donner les dates de naissance, je rappelle ici, à titre comparatif, l'âge des peintres en 1860 : Ingres a 80 ans ; Delacroix, 62 ans ; T. Rousseau, 48 ans ; Couture, 45 ans ; Chassériau et Courbet, 41 ans ; Cabanel, 37 ans ; Pissarro, 30 ans ; Manet, 28 ans ; Degas, 26 ans ; Cézanne, 21 ans ; Monet, 20 ans ; H. Rousseau, 16 ans et Van Gogh, 7 ans.