Paris : Quartier de l'Opéra

Le 29 septembre 1854, Haussmann, préfet depuis un an, décrète le percement du Boulevard du Centre, qui sera rebaptisé Boulevard de Sébastopol, après la bataille du 8 septembre 1855. Ainsi débutent les grands travaux "haussmanniens".

En 1875, l'Opéra de Paris est inauguré par Mac-Mahon. Il a fallu 15 ans pour achever le projet, lancé en 1860. L'incendie du précédent opéra (12, rue Le Peletier), en 1873, donne l'impulsion nécessaire pour achever les travaux. C'est un inconnu, Charles Garnier, qui a remporté le concours d'architecte. Tout est démesuré dans ce projet qui symbolise son temps, temps de richesse, d'industrie. (voir aussi le récit de la "visite insolite de l'Opéra" de janvier 1998, et le récit sur les théâtres de juin-novembre 1998).
Simultanément, le baron Haussmann entreprend le réaménagement du quartier, le percement du boulevard qui porte son nom, derrière l'Opéra, et du Boulevard de l'Opéra. Progressivement s'établissent les édifices symbolisant le progrès économique de cette période :

Les banques :
Au XVIIIe siècle, les premières "hautes banques" semblent privilégier le quartier de la rue du faubourg Saint-Honoré, qui est déjà le quartier des orfèvres et des changeurs. L'Ecossais Law, qui invente le papier-monnaie, établit sa Banque générale, en 1719, passage Saint-Avoye, puis rue Quincampoix, près de la rue Vivienne. Lui-même investit sa rapide fortune dans des hôtels particuliers place Louis-le-Grand (et aujourd'hui, place Vendôme). Les spéculateurs affolés par la banqueroute du 17 juillet 1720 ont envahi ces rues calmes, et découragé l'émission de papier-monnaie jusqu'à la fin du siècle.
En 1855, le groupe mobilier des frères Pereire s'implante place Vendôme. Mais, c'est le CIC, qui inaugure l'ère des grandes banques dans le quartier de l'Opéra, en 1859, suivi par la Société de dépôts et de Comptes courants. Le Crédit Lyonnais s'offre un siège majestueux (1904), avec une façade inspirée du Louvre (Pavillon de l'Horloge) et un hall de réception couvert d'une vaste verrière. L'alliance du verre et du métal est rendue possible, dans l'architecture, par les progrès de la métallurgie et de l'industrie du verre (Saint-Gobain). Elle permet de créer des structures aériennes et lumineuses, et s'adapte particulièrement bien à un hall de réception. Le verre est également utilisé dans des dalles, qui permettent de faire passer un peu de lumière de haut en bas, en direction des sous-sols. Les photos de l'époque montrent la salle des coffres au sous-sol, où ces messieurs, en costume sombre, ne se différencient même pas par la longueur de la moustache à la Napoléon III. Les dames occupent les étages supérieurs du back office. Elles portent toutes le même chignon et les mêmes robes longues.

Les journaux :
Les journaux se multiplient autour de l'Opéra après la chute de la Commune qui a suivi l'éviction de Napoléon III et permis l'instauration de la République. L'invention du linotype, puis des procédés de gravures, enfin de la rotative, facilitent la diffusion de la presse. Vers 1900, le 5 boulevard des Capucines abrite Le National (fondé par Adolphe Thiers en 1830, juste avant la petite révolution des Trois glorieuses) ; Le Temps est au 5 bd des Italiens, L'Événement au n° 10, Le Gil Blas au n° 11 et la halle des journaux régionaux est au n° 15 du même boulevard. Au delà, le bd Montmartre accueille La République française au n°24. Dans le rues adjacentes on trouve L'Illustration au 13 rue Saint-Georges ; Le Petit Journal au 59 rue Lafayette ; La Paix au 152 rue Montmartre ; L'Intransigeant, Le radical et L'Aurore au 142 rue Montmartre ; La France au 123 rue Montmartre ; Le journal au 100 rue Richelieu. Le Petit Journal a été fondé en 1863 par Moïse Millaud, opposant virulent à Napoléon III (élu en 1848). Ce qui est petit est le prix : un sou. Villemisant crée en 1854 Le Figaro, d'abord installé rue Drouot (n°26), avant de rejoindre le 6 boulevard Poissonnière (à la place du Matin). De bihebdomadaire, il passe au quotidien en 1866, malgré la caution importante due aux services de censure. Le journaliste à la plume acerbe, Henri Rochefort, est très sollicité jusqu'à ce qu'il lance son journal, L'Événement, en 1866. En 1875, après la prise de la commune par les Versaillais, Henri Rochefort est exilé en Nouvelle-Calédonie, d'où il s'évade. La loi d'amnistie de 1880 l'autorise à rentrer en France. Il fonde L'Intransigeant. L'Humanité fondé par un autre journaliste politique, Jean Jaurès, en 1904, quitte le 110 rue Richelieu pour le rejoindre (noté au musée d'Orsay, entresol, le 28 mars 2000, et à l'exposition sur la Liberté de la presse, à la Bourse, en mars 2000).

Les grands hôtels :
En 1862, le Grand Hôtel est inauguré (architecte Armand). Il s'inspire du concept du Grand Hôtel du Louvre des frères Pereire. Il occupe tout un bloc à côté de l'Opéra. Il offre 700 chambres et 8 000 m² d'aménagement. Les calèches peuvent rentrer dans la cour couverte d'une immense verrière. En 1907, l'architecte Nénot (à qui on doit les bâtiments nouveaux de la Sorbonne, 1883) réorganise les espaces communs. Il supprime notamment l'accès aux calèches et crée des salles de restaurants dans la cour intérieure.

Les grands magasins :
Un commerçant, fils de chapelier, marié avec une vendeuse orpheline, a inventé le concept du grand magasin, où "on trouve tout", et où les prix sont affichés. C'est une révolution pour cette époque où le chaland doit marchander, parce que les prix sont "à la tête du client". Son magasin est justement baptisé "Au Bon Marché", rive gauche. Sur la rive droite, le Bazar de l'Hôtel de Ville, les magasins du Louvre et la Samaritaine (1916) s'inspireront de ce concept. Mais les grandes gares (Gare du Nord, gare de l'Est et gare Saint-Lazare) voient affluer une population extérieure à Paris importante, ce qui donne l'idée de créer des magasins à proximité, dans le quartier de l'Opéra. Ce sera d'abord le magasin Au Printemps (Jaluzot, 1865). Il est ravagé par un incendie en 1881, et reconstruit immédiatement. Le second magasin date de 1907-10 (Architecte Binet). On lui doit la rotonde auto portante de 25 m de diamètre. Alphonse Kahn et Théophile Bader créent le magasin des Galeries Lafayette, en 1906, à côté du "Printemps", malgré l'exiguïté du terrain (15 m de largeur). Ils attendent le rachat des immeubles voisins pour élargir le magasin à 40 m en 1910-12.

Le commerce de luxe :
Le commerce de luxe se déplace lentement depuis la rue du faubourg Saint-Honoré, profitant de la clientèle huppée des grands hôtels du quartier de l'Opéra : le malletier Louis-Vuitton s'établit rue Scribe, les orfèvres Tiffany &Co et Lancel (1876), place de l'Opéra. En fin de siècle, un Art nouveau souffle sur les devantures de magasin. La décoration s'inspire des styles à la mode, style Nouille des végétaux enlacés, ou style égyptien, avec colonnes et entablement. Le grand couturier Paquin invente le concept du défilé de mode : pour montrer à ces dames l'effet des plus atours sur elles, il fait appel à de superbes "mannequins", qui font rêver autant ces dames que les messieurs.

Le voyage :
Le quartier devient le centre des agences de voyages, en bateau, notamment (Compagnie générale transatlantique), et plus tard en wagons-lits. Le métropolitain arrive en 1911 et draine une clientèle plus variée.

Les théâtres :
Quartier huppé, cosmopolite, le quartier de l'Opéra est aussi celui où on s'amuse : on compte, à la fin du siècle 60 théâtres et cafés-concerts. Feydeau et Labiche font rire la bourgeoisie sur ses travers. L'Edouard VII ouvre ses portes rue Scribe en 1864, l'Eden est construit en 1876, mais rasé en 1890, puis vient l'Olympia (1892), rénové en 1904 pour le music-hall (Niermann). On peut citer le Vaudeville, angle du boulevard des Italiens et de la Chaussée d'Antin  (construit en 1865-69, après la disparition du Vaudeville près de la Bourse, rasé pour laisser place à la rue Réaumur, et transformé en cinéma en 1927), l'Athénée (1899), le Mogador (25, rue Mogador, 1919), le Daunou (7, rue Daunou, 1921). La Salle Ventadour accueille l'opéra comique jusqu'en 1878, date de la transformation en bureaux.

Les cafés et brasseries :
Pour finir ce tour d'horizon, il manque les cafés, institution bien française, née au début du XIXe siècle. Le café a donné son nom à l'établissement, ouvert en continu, pour le distinguer du restaurant, bien qu'on y serve, aux heures de repas, des "assiettes" (un peu comme dans les pubs anglais). La bière se répand à la Monarchie de Juillet, et on invente la "brasserie". Les architectes Art Nouveau profitent de cet engouement pour imaginer des salons fonctionnels et artistiques (vitraux, plafonds en verre peint).

Pierre-Yves landouer, Novembre 1995,
Exposition à la Mairie du 2èmeArrondissement