Paris : Tour Jean-sans-peur

C'est un des rares vestiges moyen-âgeux de Paris et le seul vestige d'architecture militaire de cette époque. La tour a été restaurée à partir de 1995, grâce à une association. Auparavant, elle servait d'annexe à une école (qui existe à côté) et de bibliothèque municipale.

1214 : Philippe-Auguste part en croisade. Il veut au préalable protéger sa ville de Paris. Il fait construire un mur d'enceinte. La Porte au Nord est proche de la tour, mais un peu plus au Sud. 1270 : Saint-Louis (il meurt en 1271) autorise Robert d'Artois à construire un hôtel particulier hors-les-murs, adossé au mur. Avantage : il y un côté déjà construit. On pourra rentrer dans Paris et en sortir sans passer par la porte publique. Il y a déjà d'autres maisons hors-les-murs, car le terrain y est moins cher. Une héritière épouse le duc de Bourgogne, en 1369, et c'est ainsi que cet hôtel deviendra l'hôtel de Bourgogne, qui sera célèbre pour la troupe de théâtre qu'il abritera.
La Bourgogne : c'est un Etat plus vaste encore que le royaume de France, même si le duc est vassal du roi de France. Il comprend, du Nord au Sud, les Pays-Bas, la Flandre et une grande partie de la Belgique actuelle, les Ardennes, une partie de l'Allemagne et de la Suisse, et bien sûr la Bourgogne actuelle.
Il est riche, grâce au commerce des ports du Nord, aux fabriques de toile et draps, aux vins de Bourgogne, aux foires de Champagne et d'Allemagne. Il s'est constitué après Charlemagne et s'est agrandi au gré de mariages astucieux.
Philipe le Hardi, fils de Jean-le Bon (frère du roi Charles V) est devenu célèbre, car à la bataille de Poitiers contre les Anglais, il prévenait son père des assaillants : "Père, prenez garde à gauche, père, prenez garde à droite". Il épouse Marguerite de Bavière. De cette union, naît Jean, qui sera nommé "sans peur" après la bataille de 1392 contre les Turcs.
Charles V a deux fils, celui qui sera couronné roi à 16 ans, Charles VI, et le cadet, Louis, qui héritera du domaine d'Orléans.

                                          Jean-le Bon
               ┌─────────┴─────────┐
         Charles V                    
 ┌───────┴────┐               Philippe II de Bourgogne dit Philippe le Hardi
Charles VI       Louis d'Orléans                       épouse
épouse                                                     Marguerite de Bavière
Isabeau de Bavière                           

Charles VI règne avec ses oncles Philippe le Hardi, le duc de Berry et le duc de Bourbon.
La cour s'amuse et organise de grandes fêtes.

Un jour, la cour voyage vers la Bretagne. Il fait chaud. On traverse une forêt. Soudain, pris de folie, le roi Charles VI enfourche son cheval et fonce sur tout ce qui bouge, tuant tout sur son passage, comme s'il avait à faire à des ennemis. Cela se passe près de la ville du Mans. Il tue plusieurs personnes, on finit par le ceinturer, lui fait mettre pied à terre. On l'emmène se reposer et il s'endort ou plutôt tombe dans le coma. 8 jours ; il reste 8 jours endormi. Quand il se réveille, il a tout oublié. 

1387 : un grand mariage a lieu. Il est d'usage de faire des farces à une telle occasion : on se déguise pour effrayer les convives, mettre tout sans dessus-dessous. C'est le "charivari". Le roi se déguise avec 5 compères en ours : ils se sont couverts de goudron, sur lequel on a collé des plumes. Ils se sont enchaînés, pour faire plus vrai. Tout le monde sait que le roi se cache sous un de ces déguisements. Le duc d'Orléans approche son fa torche pour essayer de reconnaître les traits du roi. Soudain, une flammèche embrase un des ours déguisés, et de celui-là, le feu se propage aux quatre autres enchaînés. L'un d'eux réussit à s'échapper et à plonger dans un bassin d'eau. Un autre est sauvé par le manteau de la duchesse de Berry. Les trois autres périssent brûlés vifs dans d'horribles douleurs. On ne sait pas encore si le roi est de ceux-là. On nettoie les deux survivants et l'on reconnaît le roi, qui a été sauvé par le manteau de la duchesse. Sauvé, en partie, car il est totalement prostré, choqué et il va le rester plusieurs jours. Son règne ne sera qu'une alternance d'accès de folie et de retours à la raison. Heureusement, les oncles de Berry, Bourbon et Bourgogne veillent sur le royaume, mais ils vont décéder l'un après l'autre. Le cousin Jean-sans-peur et le frère Louis participent au Conseil de régence. Le duc de Bourgogne est petit, laid, sournois, réservé. Orléans est tout le contraire : élégant, franc, cultivé, convivial. Opposés, ils se haïssent. Le duc de Berry demande au duc de Bourgogne et d'Orléans de se réconcilier. Le 20 novembre 1407, les deux ducs se retrouvent pour une cérémonie de réconciliation, ils vont à la messe ensemble, communient ensemble, dînent et dorment dans le même lit.
Mais cela n'empêche pas une suite désastreuse : Orléans se rend chez Isabeau de Bavière, qui est sans doute sa maîtresse. Elle habite dans le Marias. Sur le chemin, il est poignardé mortellement. L'instigateur, est sans aucun doute Jean-sans-Peur, son cousin. D'ailleurs, il prend la fuite !
C'est le début de la guerre des Armagnacs et des Bourguignons.
Mais pourquoi "Armagnac" ? Bernard d'Armagnac, l'oncle de Louis d'Orléans, était venu soutenir son neveu. Celui-ci mort, les Armagnacs s'en vont.

Malgré tout, la population n'en veut pas trop au duc de Bourgogne, car le défunt duc d'Orléans avait mauvaise réputation : il est soupçonné d'avoir volé dans la caisse du royaume.
Les Parisiens rappellent le duc de Bourgogne. Il revient six mois plus tard. C'est à ce moment qu'il fait construire la Tour que nous visitons. On voit toujours ses armes : le fil à plomb et deux rabots de menuisier. Sa devise est écrite : "je le tiens", faisant allusion à sa rivalité avec son cousin.
Un premier escalier à vis monte d'abord à un niveau où devaient demeurer la garde. Un superbe escalier mène aux étages privés. Sa voûte est décorée de bas-reliefs où s'entrelacent des pieds de chêne, d'aubépine et de houblon. Le chêne symbolise la force des Bourguignons, l'aubépine est le symbole de Marguerite de Bavière. Le houblon sert à la bière, qui est la boisson favorite dans l'Est du pays.

C'est donc en 1407 que débute la construction de la Tour. Le superbe escalier à vis se termine par  une voûte décorée de feuilles de chênes, due à l'artiste Robert de Helbuterne (1409-1411).
Méfiant, le duc s'entoure d'une milice rapprochée, appelée la Caboche. Il recrute ses gardes parmi les bouchers, pelletiers, écorcheurs bref tous ceux qui ont l'habitude de manier le couteau !
La période est sinistre : la menace pèse sur toute personne soupçonnée d'aider les Armagnacs. Paris se vide de ses habitants : on estime que 30% de la population s'exile. A cela s'ajoute la peste et comme si cela ne suffisait pas, une troisième calamité s'abat : la rivalité et l'hostilité de l'Angleterre.
Les Anglais profitent de la faiblesse de Charles VI et veulent imposer leur roi Henry V : ils attaquent la France en 1415 et défont l'armée française à Azincourt. Le traité de Troyes signé en 1420 donne la France au roi d'Angleterre.
Les Bourguignons s'allient aux Anglais.

En 1417, le dauphin, dernier survivant des enfants de Charles VI, meurt à l'âge de 18 ans. Déshérité en 1420 par le traité de Troyes qui donnait la France au roi d'Angleterre, le gendre de Charles VI va lui succéder à sa mort, en 1422. Charles VII réussit à maintenir, au sud de la Loire, une "France française" où il se fit proclamer roi de France. Ses ennemis, par dérision, le surnomment "roi de Bourges". On le décrit moche, timide, et son père est sans doute l'amant d'Isabeau de Bavière, le duc d'Orléans et non pas Charles VI.

Jean sans peur meurt en 1419 à Montereau : les Armagnacs se sont ralliés à Charles VII. Les deux camps ont prévu une entrevue pour tenter de se réconcilier. L'entrevue a lieu à Montereau. On a dressé deux camps, avec des tentes, et un pont de bois relie les adversaires. Jean sans Peur a peur qu'on attente à sa vie. Il demande une protection rapprochée, refuse une réunion sous une tente et fait durer les négociations. Finalement, l'entrevue a lieu sur le pont. On vérifie que les armes sont au vestiaire. Mais un partisan Armagnac, un certain Simon de Neuchâtel, a dissimulé un poignard et le sort pour assassiner le duc de Bourgogne : le coup est fatal. Le duc meurt.

En 1420, les Anglais s'installent à Paris. Ils occupent notamment l'hôtel de Clisson, et ce jusqu'en 1435. Le duc de Belfort, puis le duc de Claridge sont nommés régents.

A partir de 1428, la résistance d'Orléans va être le signal du redressement : en 1429, sous la conduite de Jeanne d'Arc qui, à Chinon, l'a reconnu solennellement comme le vrai roi de France, Charles VII arrive à Reims où il est sacré le 17 juillet. Après la disparition de la Pucelle, il prendra le relais de la lutte contre les Anglais et dirigera la reconstruction du royaume de France en s'appuyant sur d'excellents collaborateurs. Sa rentrée triomphale dans Paris se fera un peu attendre (1437). Mais, après la victoire de Castillon (1452) et la capitulation de Bordeaux, seul Calais restera aux mains des Anglais.  Quant aux Bourguignons, ils sont écartés du pouvoir.

1477 : Charles le téméraire, petit-fils du duc Jean, s'oppose au roi de France à la bataille de Nancy. Charles meurt et son corps est dévoré par les loups.

En 1524, François Ier est emprisonné à Pavie. Un certain Mendoza, ambassadeur d'Espagne,  soutient le roi. En récompense, une fois libéré, le Roi lui offre l'aile Est du Palais du duc de Bourgogne.
Il y a un théâtre très célèbre à l'époque. Il est rasé au XIXè siècle et on construit à la place une école. La Tour demeure debout. Elle est squattée par une famille : les Bricart, ceux des serrures. En 1874, la Ville de Paris prend possession de la Tour.

Pierre-Yves Landouer