Rome : les salons du Vatican

Nous prenons la direction du Vatican. Le métro évite délibérément la Cité sacrée comme pour ne pas déranger le plus petit Etat au monde (0,44 km2), créé au temps de Mussolini, en 1929, par les accords de Latran. L'ambassadeur de France auprès du Saint-Siège nous a fait remarquer (perfidement) que cet Etat, pacifiste s'il en est, est aussi le plus militarisé au monde, si on rapporte le nombre de gardiens (les fameux Gardes Suisses) au nombre d'habitants permanents. Au fait, les gardes sont-ils suisses ? La réponse est "oui". Les conditions d'accès précisent même la taille de 1,75 m au moins.

Le long du rempart qui encercle la Cité, une queue de touristes polyglottes s'est formée bien avant 8H15, pour la visite des Musées du Vatican. Elle ne cesse de s'étirer et prouve, si besoin est, l'attrait des Musées. Nous sommes encadrés par un groupe de Japonais et un groupe de Californiens. A 8h45, l'armée des visiteurs s'ébranle : chacun sait qu'il ne disposera que de 4 heures pour tout voir ! Ou presque : les Musées d'antiquités égyptiennes, étrusques et grecques sont fermés, pour cause d'insuffisance de gardiens.
On verra donc la galerie des tapisseries, la galerie des cartes de l'Italie antique, les appartements décorés par Raphaël (sauf la scène des philosophes en cours de rénovation) et surtout le "clou", la Chapelle Sixtine (construite par le Pape urbaniste Sixte Quint) et décorée du fameux plafond et du gigantesque Jugement dernier de Michel-Ange (rénovés grâce aux Japonais). 30 années séparent ces deux œuvres. 30 années mises à profit par l'artiste, pour réaliser la précarité de la vie terrestre, 30 années qui font la différence entre la sérénité et l'universalité des fresques des prophètes ou du célèbre doigt pointé par Dieu vers l'homme, au plafond, et le trouble convulsé du Jugement, au dessus de l'autel. Le visage étiré de l'artiste est reproduit sur la peau flasque que Saint Barthélémy tient dans le vide, à la gauche du Seigneur (le Saint mourut écorché).
Tout cela vous le comprendrez mieux sur place, coincés dans une foule compacte et bruyante. Par moment, quand la rumeur gonfle comme une vague et s'élève au point de déranger les âmes, le gardien claque des mains et instaure un silence sublime, comme après le déferlement de la vague. Mais, ce que nous verrons bientôt, peu l'ont vu, dans l'authentique sérénité du Palais :
On pénètre dans la Salle Royale par une grande porte à vantaux à peine entrebâillés, retenus par un garde suisse. Notre guide, le prêtre français Descourtieux, nous permet ainsi d'échapper à la cohue qui devenait infernale (au point que l'une d'entre nous se laisse emportée à son corps défendant et rate la visite particulière). La salle où nous entamons la visite voit, en chaque début d'année, le défilé des 150 ambassadeurs près le Saint-Siège, venus apporter leurs vœux au Saint Père. Peut-être remarquent-ils les grandes fresques qui relatent des faits essentiels de la papauté et de la chrétienté, ou du moins qui semblaient essentiels à l'époque de Paul III Farnèse, qui en commença, en 1540, la construction, et de Grégoire XIII, qui l'acheva, en 1573, 2 ans après la bataille de Lépante :

  • face à nous, en rentrant, un paysage vénitien, avec en toile de fond, le Palais des Doges. Alexandre III, qui fut chassé par l'Empereur Frédéric Ier, de retour à Venise, y reçoit les excuses de l'Empereur Othon. Ceci nous rappelle que de tout temps, l'Eglise et son chef, avait besoin de la protection des Rois laïcs (d'où l'alliance et le sacre de Charlemagne, en l'an ... 800, évidemment).
  • autre fait notoire : le retour à Rome du pape Grégoire XI, après l'intermède d'Avignon. Il inaugura ainsi le grand Schisme (qui perdura jusqu'en 1420). Ce pape fut le premier à choisir le Vatican, comme résidence (avant, c'était le Palais de Latran, dont il ne este pas grand chose).
  • enfin, la bataille de Lépante (au Nord du Péloponnèse), que les Alliés occidentaux (Vénitiens, Espagnols) remportèrent en 1571, face aux Turcs. On reconnaît les galères turques, basses sur l'eau, armées de voiles latines, et les galions espagnols, aux formes rebondies, munis seulement de voiles carrées. On dit que les galériens se mirent de la partie pour assommer leurs tortionnaires turcs et faciliter la victoire des Alliés. C'est ainsi que la progression des Turcs fut repoussée en Europe.

A proximité, la Chapelle Pauline mérite une halte ; pour se recueillir, ou admirer les deux grandes fresques du Michel-Ange tardif (vers 1540). C'est le même Paul III Farnèse qui la fit construire, pour laisser son empreinte au Vatican. La fresque de gauche représente la vision de Paul, sur le chemin de Damas. La conversion de Paul, le Romain (d'être romain, lui vaudra le privilège de mourir décapité), est racontée dans deux versions : la version pour les Juifs insiste sur l'écoute. Paul entend une voie divine. La version pour les Romains est visuelle : Paul a vu la foudre couper le ciel. Ici, donc, Paul est aveuglé par la lumière fulgurante et il tombe de cheval. Son aide se protège de la foudre en brandissant son bouclier. Les visages portent les stigmates de la douleur, douleur  ou désillusion du peintre, qui a connu la sac de Rome en 1527, par les Lansquenets de Charles Quint. En face, Pierre est attaché sur la croix. Il s'était jugé indigne de mourir comme son Seigneur, aussi, demanda-t-il à mourir crucifié, la tête en bas. Là aussi, comme au Jugement dernier avant restauration, les teintes sombres, assombries encore par des siècles de prières et de cierges brûlés, rendent à la scène toute sa tristesse désespérée. On dit que Michel-Ange donna au martyr le visage du donateur. L'histoire s'était déroulée non loin de la chapelle, pratiquement sous le gigantesque baldaquin de la Basilique (au temps de  Néron, en l'an 67, il y avait un cirque). Un autre martyr est ici représenté, Saint-Etienne, qui fut le premier martyr chrétien (en l'an 35).
Faisant le tour de la Chapelle, nous arrivons sur le devant de la Basilique, à une position stratégique, d'où on domine d'un côté, la nef de la Basilique et l'immense baldaquin (aussi haut, dit-on, que le Palais Farnèse), et de l'autre, la loggia, où le pape distribue sa bénédiction Urbi et Orbi.
Delà, la vue embrasse la fameuse Place de Saint-Pierre, avec la colonnade du Bernin et l'obélisque de Sixte Quint (obélisque égyptien, naturellement, ramené par Caligula en 37  av. J.C.. Sixte Quint en fait ériger quatre aux points principaux de la Rome de 1585).
La visite inédite du Vatican se poursuit avec les galeries construites, sur trois niveaux et trois cotés, autour de la Cour des appartements du pape. Les fresques du XVIè siècle ont souffert des intempéries, jusqu'en 1860, date de la fermeture des galeries par des baies vitrées. A coté des fresques géographiques, qui ont perdu leur dorure d'antan, les "grotesques" ont pris cette allure fanée que les peintres du XVIè siècle ont probablement découvert dans les salles enterrées («les grottes") du Pavillon de Néron et dont ils se sont inspirés. Ce ne sont qu'angelots, naïades, et autres silènes enlacés de rinceaux et de guirlandes de fleurs.
Une photographie illustrera mieux qu'une description la vue fabuleuse qui nous fut offerte du haut du balcon, qui surplombe la Place. Privilège inoubliable, partagé avec quelques rares visiteurs. 
Vers la sortie, après un orage soudain et violent, nous croisons de dignes cardinaux, reconnaissables à leur ceinture violette. On parle discrètement du successeur de Jean-Paul II, dont la santé donne des signes d'inquiétude. Rappelons-nous qu'ils seront 120 cardinaux à élire le successeur. Après un Polonais, qui a joué un rôle certain dans l'évolution politique de l'Europe de l'Est, aurons-nous un Italien, capable, pourquoi pas, de redonner à ce pays inquiet, un nouveau sens des valeurs morales ?

 

Pierre-Yves Landouer, le 11 juin 1994